Face aux Bleus, le Sénégal a livré une première mi-temps d'égal à égal. Pape Gueye et ses coéquipiers ont montré qu'ils n'étaient pas venus faire de la figuration.
Quand Pape Gueye parle de regarder la France « dans les yeux », il ne s'agit pas d'une formule de vestiaire. C'est l'énoncé brut d'un changement de rapport de force, ou du moins de la tentative de l'instaurer. Hier soir au Parc des Princes, le Sénégal n'a pas joué le rôle de faire-valoir assigné traditionnellement aux sélections africaines face aux géants européens. Il y a eu quelque chose de plus militant, de plus orgueilleux dans cette première période où Pape Thiaw et ses hommes auraient pu légitimement regagner les vestiaires en tête.
Cela peut sembler anodin, quasi cosmétique pour un observateur pressé. Pourtant, dans l'économie générale d'une rencontre internationale moderne, cette capacité à tenir les rênes pendant quarante-cinq minutes face au champion du monde en titre revêt une signification bien précise. Elle dit que les écarts se réduisent, que la technique s'est démocratisée, et surtout que le Sénégal possède maintenant les outils tactiques pour inquiéter même les meilleurs. Avec 52 % de possession et sept tentatives cadrées en première période — des chiffres qui contredisent le scénario habituel — l'équipe sénégalaise a imposé son tempo, ses transitions rapides, son pressing agressif dès la sortie de balle française.
Quand le Sénégal ose enfin se croire capable
Il y a quelques années, une performance de ce type aurait valeur d'exploit verbal, complimentée poliment par les consultants avant d'être rangée aux oubliettes. Aujourd'hui, c'est autre chose. Le football sénégalais a atteint une maturité tactique que seules les grandes nations africaines possèdent. On le voyait déjà lors de la Coupe d'Afrique de 2022, où Aliou Cissé avait transformé cette sélection en machine à presser et à capitaliser sur les erreurs. Sauf que Thiaw travaille sur un matériau différent : des joueurs plus internationalisés, plus rodés aux rythmes européens, mieux distribués dans les grands championnats.
Pape Gueye, lui-même évoluant à l'Olympique de Marseille, incarne cette nouvelle génération. Ce n'est plus un joueur qui arrive en sélection et se plie aux exigences tactiques imposées. C'est un joueur qui impose ses principes de jeu, qui se permet une autorité naturelle dans un collectif ambitieux. Son leadership en milieu de terrain a été le pivot d'une organisation sénégalaise d'une fluidité remarquable. Trois passes décisives, deux tacles et une récupération de balle toutes les trois minutes de jeu : les chiffres d'une performance d'une densité rarement vue face à la France.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que le Sénégal joue désormais une forme de football qui n'est plus calqué sur le modèle de ses aînés des années 2000. Pas de rempart défensif figé, pas de contre-attaque comme seul langage offensif. Non : une possession active, une première pression véhémente, une capacité à étouffer le jeu français avant même qu'il ne s'installe. Cela ressemble à ce que font les sélections européennes meilleures, juste avec une signature propre, une identité où la technique côtoie une intensité quasi rageuse.
Pendant cette première mi-temps, on a senti une équipe qui avait préparé des plans de jeu, qui ne s'étonnait pas face aux contres français, qui répondait avec une certaine insolence à chaque tentative de prise de contrôle. Trois occasions nettes sénégalaises, toutes créées par une circulation de balle intelligente et une lecture des espaces que l'on n'attend généralement que des Européens. Et puis il y a cet intangible que le terrain seul ne raconte pas : la confiance. Une confiance collective qui change tout, parce qu'elle transforme les gestes, elle accélère les décisions, elle rend le jeu palpable autrement.
Au-delà des quatre-vingt-dix minutes, la vraie bataille
Mais un match n'est pas qu'une première période, et un résultat ne se décide qu'au coup de sifflet final. Reste que ce moment où le Sénégal a regardé la France dans les yeux sans sourciller revêt une importance qui dépasse largement la rencontre elle-même. Elle parle d'une hiérarchie qui se réorganise, d'un football africain qui n'accepte plus les miettes du festin international. Elle dit aussi quelque chose sur la trajectoire de ces joueurs, ces cadres, cette génération qui n'a pas grandi en pensant que l'Europe était inaccessible.
Pape Thiaw avait d'ailleurs déclaré avant la rencontre qu'il voulait voir ses hommes « jouer sans complexes ». L'énoncé semble anodin, mais il résume toute une philosophie : l'absence de complexe n'est pas l'absence de respect, c'est juste l'absence de résignation. C'est le droit de croire, de tenter, de dominer quand on en a les moyens. Et pendant quarante-cinq minutes, ce droit sénégalais s'est exercé pleinement.
Bien sûr, il y aura des ajustements, des seconde période où la supériorité physique française pesera davantage, où les automatismes des Bleus prendront le dessus. C'est l'histoire des matchs entre géants et challengers. Mais pour la première fois depuis longtemps, le challenger a imposé ses conditions, a joué son jeu, a eu le sentiment légitime de pouvoir embêter l'ordre établi. Et cela, c'est déjà une victoire, même si le score final dit autre chose.
Pape Gueye aura raison de parler de ce moment dans ses souvenirs. Pas parce que le Sénégal aura forcément gagné, mais parce qu'une once d'égalité, c'est toujours le début de quelque chose. Une graine plantée dans le ciment dur de la hiérarchie mondiale du football.