Jannik Sinner domine sans partage avec 13 500 points ATP. Mais cette domination révèle une crise structurelle du tennis masculin que personne n'ose nommer.
Le roi est nu, et c'est dangereux pour le sport
Jannik Sinner possède plus de points ATP que les trois joueurs suivants réunis. Ce n'est pas une anecdote statistique, c'est un cri d'alarme que le tennis professionnel refuse d'entendre. Avec ses 13 500 points, l'Italien creuse un écart tel que le spectacle sportif, cette essence même du tennis, s'en trouve fragilisé. Pas parce qu'un champion domine - c'est le propre du sport - mais parce qu'il domine de manière écrasante sans pour autant captiver les foules comme l'ont fait Federer, Nadal ou Djokovic en leurs meilleurs jours.
Comparons les chiffres. Carlos Alcaraz, numéro deux mondial, traîne à 9 960 points. Alexander Zverev, qui vient pourtant de remporter l'ATP 250 de Cologne en battant Félix Auger-Aliassime 6/3, 6/3, n'en accumule que 7 190. L'écart n'est pas une différence de niveau. C'est un gouffre. Et ce gouffre existe parce que Sinner gagne tout, partout, tout le temps - depuis l'Australie jusqu'aux portes de Wimbledon. Trois mois de domination incontestée. Trois mois où les autres joueurs du top 10 jouent pour les places d'accessit.
Le circuit ATP de cette saison ressemble moins à une compétition qu'à un spectacle de marionnettes où un seul maître tire les ficelles. Pendant que Sinner accumule les trophées, Ben Shelton (9e, 4 070 points) et Taylor Fritz (13e, 3 635 points) jouent des tennis honnêtes sans jamais approcher le sommet. Arthur Fils, jeune talent français prometteur, végète à la 18e place avec 1 940 points - un score qui, il y a dix ans, n'aurait même pas permis de jouer les Masters 1000.
Oui, mais un champion ça écrase ses rivaux, non
Voilà l'argument classique. Celui qui dit que le tennis a toujours fonctionné ainsi. Federer dominait, Nadal dominait, Djokovic dominait. Pourquoi Sinner serait-il différent? C'est une fausse équivalence, et elle mérite d'être démontée.
Entre 2018 et 2020, Novak Djokovic possédait en moyenne 12 500 à 13 000 points. Mais derrière lui, Rafael Nadal en avait 9 500, Roger Federer 6 800. L'écart était réduit. Surtout, les tournois mineurs - les ATP 250 de Cologne, Halle, Stuttgart - accumulaient les champions différents semaine après semaine. Aujourd'hui, quand Sinner joue, il gagne. Quand il ne joue pas, c'est Zverev ou Alcaraz qui remportent des miettes. Mais même leurs victoires ressemblent à des défaites, tant le fossé est profond.
Le vrai problème ne réside pas dans la force de Sinner. Il réside dans la faiblesse générale du circuit ATP. Aucun des vingt premiers joueurs mondiaux ne possède l'arme psychologique, la constance ou le talent technique pour déstabiliser l'Italien. Alcaraz le peut sportivement - nous le savons - mais pas mentalement. Et quand on regarde les tournois sur gazon en ce moment - Queen's, Halle, Nottingham, Birmingham - on ne voit pas naître de challenger crédible à Wimbledon. On voit des joueurs qui espèrent simplement la bienveillance d'un tirage au sort.
Zverev vient de gagner à Cologne, certes. Mais ce qu'il démontre à chaque victoire, c'est qu'il ne peut exploiter ses succès pour construire une dynamique. Ses 7 190 points restent dérisoires en comparaison. Cela signifie quelque chose: le circuit ne produit plus de compétition, il produit une hiérarchie figée.
La question qu'il faut poser
Pendant que Sinner écrase Eastbourne, Mallorca et se prépare pour Wimbledon, les instances du tennis - l'ATP Tour, la WTA - devraient se demander si cette domination est vraiment bonne pour le spectacle. Parce qu'un sport où le dénouement est connu d'avance, c'est un sport moribond. C'est un sport qu'on regarde par habitude, pas par passion.
Les télévisions le savent. L'audience des matches de tennis a baissé de 15 % en deux ans en Europe. Les sponsors le savent. Les joueurs du top 50 le savent: ils ne se battent plus pour être champions du monde, ils se battent pour rester au top 50 et conserver leur visa pour les tournois suivants.
Sinner n'est pas responsable de cela. Il est un champion extraordinaire, peut-être l'un des plus talentueux de la dernière décennie. Mais sa domination absconditionnelle révèle une pathologie du tennis contemporain: l'absence de compétiteurs de niveau égal. Federer avait Nadal et Djokovic. Nadal avait Federer et Djokovic. Djokovic avait Murray et Tsonga qui le pressaient. Sinner n'a personne. Et c'est pour cela que son règne, malgré sa magnificence technique, fait peser une ombre sur le futur du tennis.
Les tournois du mois prochain - Eastbourne, Mallorca, puis le cheminement vers Wimbledon - nous diront si une nouvelle génération est capable d'émerger. Mais aujourd'hui, sur la base des 13 500 points écrasants de Sinner, je suis sceptique. Le tennis a un champion formidable. Ce qu'il lui manque, c'est une compétition digne de ce nom.