L'entraîneur de Côme a balayé les rumeurs d'un retour à Chelsea comme manager. Une loyauté qui en dit long sur son projet en Serie A.
Il y a des rumeurs qui flattent et des rumeurs qui agacent. Cesc Fàbregas, à la veille du déplacement de Côme sur la pelouse du Genoa en Serie A, a choisi de traiter celle qui le reliait à Chelsea avec la même économie de mots qu'un entraîneur chevronné traitant une question sur un penalty litigieux : directement, sans fioritures, et avec une pointe de lassitude bien dissimulée. L'ancien milieu de terrain d'Arsenal et du FC Barcelone, reconverti depuis deux ans sur le banc du club lombard, n'a visiblement pas de temps à perdre avec les fantasmes de la presse anglaise.
La rumeur Chelsea, ou l'art de recycler une belle histoire
Comprendre pourquoi Chelsea est apparu dans cette histoire demande de remonter le fil. Le club londonien, passé sous pavillon américain avec Todd Boehly aux commandes depuis 2022, traverse une période de reconstruction permanente qui a déjà consumé plusieurs entraîneurs en un temps record. Mauricio Pochettino, Enzo Maresca... la valse des techniciens à Stamford Bridge ressemble davantage à un carrousel qu'à une stratégie. Dans ce contexte, le nom de Fàbregas — ancien joueur du club, figure respectée, entraîneur en pleine ascension — a forcément circulé dans les couloirs du mercato des coaches.
Mais Cesc Fàbregas n'a pas mordu à l'hameçon. En conférence de presse, il a écarté ces spéculations avec une clarté qui ne laisse guère de place à l'interprétation. Sa mission est à Côme. Pas à Londres, pas encore. La comparaison qui vient naturellement est celle de Pep Guardiola à Barcelone en 2012, refusant le Real Madrid non par idéologie mais par logique de projet : certains entraîneurs ont besoin de finir ce qu'ils ont commencé avant de penser à la suite. Fàbregas semble appartenir à cette école.
Ce qui rend sa position d'autant plus crédible, c'est le contexte sportif dans lequel il évolue. Côme, promu en Serie A après 21 ans d'absence dans l'élite italienne, réalise une première saison dans la cour des grands qui mérite qu'on s'y attarde. Le club du lac de Côme, propriété de la famille Hartono depuis 2019, a investi massivement pour construire une équipe capable de se maintenir. Résultat : avec un peu plus d'une dizaine de points engrangés au cours des premières semaines de compétition, le club tient la route dans un championnat où tomber au mauvais moment peut coûter très cher.
- 21 ans d'absence de Côme en Serie A avant la saison 2024-2025
- Fàbregas, nommé entraîneur de Côme en janvier 2023, d'abord en Serie B
- Plus de 110 millions d'euros investis en transferts par Côme lors du mercato estival 2024
- Chelsea a changé 5 entraîneurs en moins de 3 ans sous l'ère Boehly
Un projet qui dépasse la simple gestion du maintien
Réduire ce que construit Fàbregas à Côme à un simple combat pour la survie en Serie A serait une erreur d'appréciation. Le technicien espagnol, 37 ans, s'est lancé dans quelque chose de bien plus ambitieux : façonner une identité footballistique dans un club qui n'en avait pas vraiment à ce niveau. Les recrues estivales — Nico Paz, jeune milieu offensif prêté par le Real Madrid et révélation de la première partie de saison, en est l'exemple le plus lumineux — témoignent d'une volonté de jouer au football, pas de simplement résister.
Paz, justement, est devenu l'un des symboles de ce Côme nouvelle génération. À 20 ans, l'Argentin s'est imposé comme l'un des joueurs les plus excitants de Serie A, attirant des regards bien au-delà des frontières italiennes. Ce n'est pas un hasard si Fàbregas l'a placé au cœur de son dispositif : le coach cherche des joueurs qui pensent vite, qui proposent, qui osent. Une philosophie qui rappelle celle qu'il a absorbée pendant des années aux côtés d'Arsène Wenger à Arsenal, puis de Pep Guardiola en Catalogne.
C'est d'ailleurs là que réside toute la complexité de la rumeur Chelsea. Fàbregas n'est pas n'importe quel débutant sur un banc. Il a été formé par deux des plus grands penseurs du football mondial. Sa reconversion n'a rien d'une reconversion de façade — il prépare ses séances avec une rigueur que ses anciens coéquipiers ont décrite comme obsessionnelle. Quitter Côme maintenant, au milieu de ce chantier, reviendrait à abandonner une œuvre en cours. Et ça, il ne semble pas prêt à le faire.
L'autre dimension, plus symbolique, c'est que Chelsea représente aussi un certain passé. Fàbregas a porté le maillot bleu de 2014 à 2019, cinq saisons riches en buts décisifs mais aussi en promesses non tenues côté palmarès. Y revenir comme manager, si tôt dans sa carrière d'entraîneur, avec la pression institutionnelle que cela suppose dans un club où les dirigeants changent d'avis plus vite que le vent sur la Tamise, aurait relevé du saut dans le vide. Un saut que beaucoup d'entraîneurs expérimentés ont refusé avant lui.
Alors Fàbregas reste. Il prépare le Genoa, il réfléchit à comment faire progresser son équipe, il continue de transformer un club de carte postale en acteur sérieux du football italien. L'avenir lui donnera peut-être l'occasion de revenir sur cette décision, mais pour l'heure, il fait partie de ces rares techniciens qui semblent avoir compris que la précipitation est l'ennemie de la construction. Chelsea attendra, ou trouvera quelqu'un d'autre. Le projet Côme, lui, n'a pas de plan B.