Vingt-quatre ans après le coup de tonnerre de Séoul, les deux nations se retrouvent mardi au Maroc. Un ancien Premier ministre sénégalais enflamme déjà les esprits.
L'histoire ne se répète jamais, elle bégaie. Mardi soir, au Maroc, elle aura une drôle de façon de balbutier quand la Sénégal affrontera la France pour les éliminatoires de la Coupe du monde 2026. Vingt-quatre ans. C'est l'intervalle qui sépare cette rencontre de cet instant où les Lions de la Teranga ont asséné une gifle diplomatique aux Bleus en Corée du Sud. Le 31 mai 2002, Papiss Cissé et Cie avaient renvoyé la France à ses chaises percées. Depuis, ce match revient comme un fantôme, ressassé dans les cafés de Dakar, vénéré comme un acte de rébellion.
Et voilà qu'on le rejoue. Enfin presque. Parce qu'en coulisse, les tensions montent déjà, ravivées par des déclarations incendiaires. Un ancien Premier ministre sénégalais s'est fendu d'une sortie qui résume à elle seule l'enjeu psychologique du match. « L'Afrique aura battu l'Afrique », a-t-il lâché, cristallisant en six mots l'essence même du choc entre deux nations que tout oppose, hormis un héritage colonial dont on ne se défait jamais vraiment.
Le poids du passé dans l'arène marocaine
En 2002, la surprise du Mondial avait des allures de révolution. Une sélection sénégalaise sans histoire, un Coupe du monde à peine accroché aux crampons, avait défié une armada française emmenée par Zinédine Zidane et Didier Drogba. Le score était devenu symbole : 1-0. Un but de Thierry Henry avait suffi aux Bleus pour esquiver le pire, mais l'image était gravée à jamais. Depuis lors, le Sénégal s'était érigé en puissance du continent, remportant la Coupe d'Afrique des nations en 2021 et 2022. Aucun doute : cette génération avait appris des leçons du passé.
La France, elle, avait progressivement digéré ce revers. Deux Mondiaux gagnés, une philosophie renouvelée autour de la polyvalence et de la vélocité. Mais face aux Lions, quelque chose persiste. Cette sensation qu'on ne joue pas qu'un match, qu'on rejouait une pièce de théâtre dont le rideau ne s'était jamais vraiment fermé.
Le groupe I des éliminatoires réunit une configuration explosive. France, Sénégal, Irlande, Islande. Sur le papier, deux favoris clairs. Dans les têtes, deux nations prêtes à bien plus qu'un match de qualification. Le Sénégal arrive à ce rendez-vous avec un statut d'ancre du football africain, après sa finale perdue à la Coupe d'Afrique 2021 puis son sacre en 2022. Aliou Cissé, le sélectionneur, sait ce qu'il faut à son équipe pour étonner le monde.
Quand les anciens maîtres rencontrent l'Afrique insurgée
L'intervention de cet ancien Premier ministre sénégalais ne tombe jamais par hasard. Elle encapsule un sentiment largement partagé au Sénégal : celui d'une nation africaine aspirant à se mesurer aux Européens sans complexe. Le Sénégal n'est plus l'outsider de 2002, trop heureux de jouer les trouble-fête. C'est désormais une équipe aboutie, composée de joueurs évoluant dans les plus grands championnats européens, dirigée par un entraîneur qui connaît par cœur les arcanes du jeu moderne.
Quant à la France, elle débarque au Maroc avec une armada de talent. Mais aussi avec un doute qui n'a jamais vraiment disparu, même lors de ses succès les plus retentissants. Depuis le Mondial 2022 en Qatar, les Bleus traversent une période de reconstruction. La dernière fenêtre de tirs aux buts du Nations League contre l'Espagne avait montré des fissures. Affronter le Sénégal dans ces conditions, c'est naviguer en eaux troubles.
Le contexte géopolitique ajoute du piment. Le Sénégal a longtemps été le pivot de la France en Afrique de l'Ouest. Une relation coloniale qui s'éternise sous formes diplomatiques et sportives. Chaque victoire du Sénégal sur les Bleus devient alors un acte symbolique. Non pas de revanche, mais d'affirmation.
Où commencent les vraies enjeux pour la suite
Cette rencontre de mardi va bien au-delà des trois points. Elle pose une question qui hante le football africain depuis décennies : le continent peut-il battre l'Europe à armes égales ? En 2002, la réponse semblait être oui. En 2026, elle revêt une dimension différente.
Un succès sénégalais relancerait l'équipe de Cissé vers une qualification quasi assurée, notamment face à une Irlande et une Islande sans vertige. Mais il signifierait aussi quelque chose de plus grave pour la France : la perte de mainmise sur un groupe qu'elle considère comme sa « chasse gardée ».
Les chiffres relatifs racontent une histoire : le Sénégal occupe actuellement la 18e place au classement FIFA, la France la 4e. Un écart qui devrait suffire théoriquement. Mais les écarts sur le papier ont rarement résisté à la ferveur collective d'une nation ayant quelque chose à prouver. Aliou Cissé le sait. Il prépare probablement son équipe comme on se prépare à remporter un trophée, pas seulement à jouer un match de groupe.
Mardi soir, au Maroc, deux Afriques se croiseront. L'une postcoloniale et résiliente, l'autre métropolitaine et confortée par ses succès. Le football est magnifique précisément parce qu'il ignore les prophéties. L'ancienne sortie du Premier ministre sénégalais en dit long : pour Dakar, battre la France, c'est crier au monde entier qu'on existe.