De Léon Marchand au judo, du basket-ball à la nage en eaux libres, la France multiplie les exploits. Un panorama qui redessine la carte de nos sports.
Marchand, l'homme qui a besoin de manger du challenge
Quatre médailles d'or olympiques à Paris 2024, une popularité qui dépasse largement les frontières du monde aquatique, et pourtant Léon Marchand n'est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Lors d'un point presse mercredi, le nageur de 22 ans a lâché une phrase qui en dit long sur sa psychologie de compétiteur : il a « besoin d'avoir des objectifs qui arrivent vite ». Pas dans deux ans. Vite. Maintenant.
C'est le paradoxe Marchand. Il est devenu en l'espace d'un été le sportif français le plus populaire depuis Zinedine Zidane - sondages à l'appui - mais cette notoriété-là, il s'en fiche. Ce qui le motive, c'est le chrono. Ce qui l'angoisse, c'est le vide entre deux compétitions. À Toulouse, au sein du club qui l'a révélé, son entraîneur Bob Bowman - le même homme qui a façonné Michael Phelps pendant deux décennies - sait exactement comment canaliser cette énergie. On ne laisse pas un tel athlète tourner en rond.
La question qui se pose désormais pour Marchand, c'est celle de l'après-Los Angeles 2028. Comment garder une telle intensité sur quatre ans supplémentaires ? Phelps lui-même avait traversé des crises existentielles sévères entre Pékin 2008 et Londres 2012. La fédération française de natation, la FFN, a tout intérêt à construire un calendrier sur mesure pour son champion, en évitant l'écueil classique : la sursaturation médiatique qui grille les athlètes en deux saisons.
Stève le Phoque ou l'exploit qu'aucun homme n'avait accompli avant lui
Pendant que Marchand fait la une des journaux, un autre nageur français réalise quelque chose d'absolument dingue dans une quasi-indifférence médiatique. Stève Stievenart, surnommé « Stève le Phoque » dans le milieu de la nage en eaux libres, vient de devenir le premier homme de l'histoire à compléter la « triple couronne du bout du monde ». Le concept ? Traverser à la nage trois bras de mer parmi les plus hostiles de la planète. Stievenart a bouclé le chapitre argentin en traversant le rio de la Plata - 43 kilomètres dans un courant traître, des eaux opaques, une faune sous-marine qui n'invite pas à la flânerie - en 17 heures, 59 minutes et 33 secondes.
Dix-huit heures dans l'eau. Pour replacer ça dans un contexte : quand vous regardez un film, puis un autre, puis encore un troisième, Stievenart, lui, nage. Sans s'arrêter. Il ne marche pas sur les eaux. Il les traverse.
Ce type d'exploit appartient à une tradition française assez méconnue du grand public. La France produit depuis des décennies des nageurs en eau libre d'un niveau exceptionnel. Maarten van der Weijden aux Pays-Bas, Thomas Lurz en Allemagne - les grandes nations de la nage marathon le savent. Mais Stievenart joue dans une catégorie à part : celle des explorateurs aquatiques qui repoussent les limites de ce que le corps humain peut supporter. Le Le Monde a relayé l'exploit, mais honnêtement, ça méritait la une.
Le judo français n'est pas en crise, il est en reconstruction - et ça marche
Tbilissi, capitale géorgienne, capitale mondiale du judo le temps d'un week-end de championnats d'Europe. La France a ramené de Géorgie un bilan qui mérite d'être analysé au-delà de la simple liste de médailles. Shirine Boukli, 27 ans, a conservé son titre continental en moins de 48 kg. Ce n'est pas un détail : enchaîner deux titres européens dans cette catégorie, la plus disputée du circuit international féminin, exige une régularité et une solidité mentale que peu d'athlètes atteignent.
Luka Mkheidze, lui, a décroché le bronze dans une finale pour la troisième place qui avait tout d'un match de prestige. En battant le double champion olympique en titre - une performance que le journal Le Monde a qualifié de performance notable - le Français de 27 ans a montré qu'il peut battre les meilleurs le jour où ça compte. C'est précisément le profil qu'on cherche pour Los Angeles 2028.
Mais le signal le plus encourageant est venu d'une gamine de 21 ans. Melkia Auchecorne, à son premier tournoi continental chez les seniors, a arraché l'argent en moins de 70 kg. Premier tournoi senior, médaille d'argent européenne. Il faudra suivre ce nom. À cet âge-là, avec ce résultat-là, la marge de progression est vertigineuse. Et Maxime-Gaël Ngayap Hambou a complété ce tableau réjouissant avec une nouvelle médaille française au compteur.
Ce qu'on observe, c'est la confirmation d'une politique de détection et de formation que la Fédération française de judo mène depuis des années avec une rigueur qui force le respect. L'Insep, le Pôle France, la filière de haut niveau - le judo français a su éviter le piège du tout-Teddy Riner qui a failli plomber une génération entière en la décourageant de croire qu'elle pouvait exister à côté du géant de Pointe-à-Pitre.
La Coupe du monde de basket en France - le coup stratégique qui change tout
Voilà une nouvelle qui est passée un peu sous les radars sportifs, éclipsée par les résultats du week-end. La France accueillera la Coupe du monde masculine de basket-ball en 2031. Lille, Lyon, Paris. Du 29 août au 14 septembre. C'est la première fois que l'hexagone obtient l'organisation de ce tournoi, et ce n'est pas un cadeau tombé du ciel.
Le timing est parfait - ou presque. Paris 2024 a été un tremplin médiatique et logistique extraordinaire. Les infrastructures sont en place. L'appétit du public français pour le basket de haut niveau a explosé avec les campagnes de l'équipe de France - finale olympique 2021 à Tokyo, finale 2024 à Paris. La FIBA a vu dans la France un marché en pleine ébullition.
Économiquement, l'enjeu est colossal. Une Coupe du monde FIBA génère entre 150 et 200 millions d'euros de retombées économiques directes pour le pays hôte, selon les estimations publiées par Le Figaro Sport. Pour les trois villes concernées, c'est une vitrine internationale de premier ordre. Lille, en particulier, qui cherche à s'imposer comme une destination sportive majeure depuis l'Euro 2016 de football, a tout à gagner.
Mais au-delà des chiffres, ce qui compte c'est ce que ça signifie pour le basket français. La Ligue Nationale de Basket, la LNB, traverse depuis quelques années une transformation profonde de son modèle économique. Les clubs cherchent des investisseurs étrangers, les droits TV restent insuffisants par rapport au potentiel du sport, et la concurrence avec l'Euro League de basket est permanente. Organiser une Coupe du monde sur le sol national, c'est une vitrine qui peut attirer des sponsors et des partenaires qui regardaient jusqu'ici ailleurs.
Victor Wembanyama sera-t-il là ? En 2031, il aura 27 ans et sera probablement au sommet de son art. Si les Spurs de San Antonio lui ont construit le parcours qu'on imagine, et si la NBA lui accorde les dispenses nécessaires, la France pourrait se retrouver à jouer une Coupe du monde à domicile avec le meilleur joueur du monde dans son équipe. Scénario idéal, certes, mais pas irréaliste.
Vollering écrase la Flèche Wallonne, Ferrand-Prévot cherche encore son optimum
La Flèche Wallonne féminine, c'est une épreuve cruelle. La montée du Mur de Huy - 1,3 km à 9,3% de moyenne avec des pointes à 26% - ne pardonne ni les erreurs tactiques ni les petites faiblesses du jour. Demi Vollering l'a emporté mercredi avec la sérénité qui caractérise la Néerlandaise de SD Worx-Protime depuis qu'elle a explosé au plus haut niveau.
Pauline Ferrand-Prévot, elle, a terminé septième. Pour beaucoup, c'est une déception. Pour ceux qui connaissent bien la Française de 32 ans, c'est une information à contextualiser. Ferrand-Prévot est une phénomène d'adaptabilité : championne du monde sur route, en cyclo-cross et en VTT - elle reste la seule athlète dans l'histoire à avoir réalisé ce triplé - elle a décidé de concentrer ses efforts sur la route depuis quelques saisons. Sa progression sur les classiques ardennaises est réelle, mais Vollering et Annemiek van Vleuten avant elle ont établi un standard d'une exigence redoutable sur ces pavés mouillés de Wallonie.
Septième à la Flèche Wallonne, ce n'est pas le résultat espéré. Mais c'est un jalon. La Doyenne - Liège-Bastogne-Liège - arrive dans les prochains jours, et l'Ardennaise de la fin de saison printanière sera peut-être plus favorable à son profil de grimpeuse-rouleusse.
Ce qui est certain, c'est que le cyclisme féminin français vit un moment charnière. La génération post-Jeannie Longo prend enfin corps, avec des coureuses qui osent jouer les premiers rôles sur le circuit World Tour. Ferrand-Prévot en est la figure de proue, mais derrière elle, des coureuses comme Évita Muzic ou Juliette Labous commencent à imposer leurs noms sur les classements généraux des grands tours féminins.
Le sport français en dehors du football, c'est ça. Une mosaïque d'exploits, de projets, de générations qui se croisent et se succèdent. Un nageur qui traverse des fleuves qui donnent le vertige, une judokate de 21 ans qui débarque en seniors et gagne une médaille continentale d'entrée, un champion olympique qui a besoin de manger du défi pour avancer, une ville qui se prépare à accueillir le monde du basket dans sept ans. Pas de superstar unique qui écrase tout. Une profondeur de banc, sportive et humaine, qui devrait faire l'objet de beaucoup plus de colonnes que ce qu'elle obtient habituellement.