Roberto De Zerbi découvre rapidement les écueils d'un projet Tottenham devenu aussi imprévisible que fragile. L'entraîneur italien hérite d'une institution en pleine turbulence.
Roberto De Zerbi connaissait le dossier. Avant de poser sa signature sur le contrat qui fait de lui l'entraîneur de Tottenham, le technicien italien avait vu les images, lu les analyses, écouté les témoignages de ceux qui l'avaient précédé dans le fauteuil blanc de White Hart Lane. Mais connaître, c'est une chose. Vivre, c'en est une autre. Et voilà que De Zerbi découvre, semaine après semaine, pourquoi Tottenham représente bien plus qu'un simple défi sportif : c'est une institution qui porte en elle les stigmates d'une décennie d'instabilité.
La terrible nouvelle qui s'abat sur le club londonien n'est pas une blessure de star, pas un scandale médiatique, pas même un revers cinglant sur un terrain. C'est plus sournois, plus profond. C'est la confirmation que les fondations du projet, construites avec tant de promesses par Daniel Levy et ses successeurs, restent fragiles. De Zerbi le pressent. Et ses premiers mois au club, loin d'apaiser ses craintes initiales, les amplifient.
Une institution rongée par l'incertitude
Tottenham, c'est l'histoire d'une ambition constamment différée. Six entraîneurs en huit ans, des millions dépensés sans stratégie cohérente, et surtout une Direction qui navigue entre le projet pharaonique et la gestion comptable. Quand De Zerbi a signé, on lui parlait de son 120e titre en carrière, de son palmarès impressionnant à Sassuolo et à Brighton, des promesses d'un mercato ambitieux. Mais une promesse faite à Tottenham, c'est un peu comme un contrat rédigé sur du sable mouillé.
Le technicien de 45 ans savait aussi qu'il héritait d'un vestiaire complexe. Des joueurs de qualité, certes. Harry Kane avait quitté le navire il y a quelques mois, soulagé de partir. Son absence crée un vide que personne ne comble vraiment. Derrière lui, il reste Richarlison, Maddison, Van de Ven, une armada offensive de talents incontestables mais pas assez armée pour rivaliser au plus haut niveau sans une direction claire. Voilà le paradoxe de Tottenham : assez riche pour attirer des championnats, pas assez fort pour les utiliser.
Depuis son arrivée, De Zerbi a bien tenté d'imposer son empreinte. Un jeu offensif, un pressing haut, les principes qui avaient séduit à Brighton. Mais dans un vestiaire où les habitudes sont profondément ancrées, où chaque entraîneur laisse derrière lui un héritage de méthodes différentes, imposer une philosophie devient une lutte quotidienne. Les résultats fluctuent. L'incertitude persiste.
Les cicatrices du passé qui refusent de fermer
Mauricio Pochettino avait amené Tottenham au bord de la Ligue des champions. José Mourinho avait promis l'ère des trophées. Antonio Conte avait apporté la rigueur militaire. Cristian Stellini avait essayé de stabiliser. Et puis il y a eu Ange Postecoglou, dont le passage éclair a confirmé ce que beaucoup suspectaient : Tottenham n'était pas prêt à bâtir. Le club accumulait plutôt qu'il ne construisait.
Cette succession vertigineuse a laissé des traces. Les joueurs, des cadres comme Son Heung-min ou Sarr, ont vu défiler tant de tactiques différentes qu'il est devenu difficile de parler d'identité. Tottenham est devenu un club sans visage, une machine à recruter sans projet directeur. Chaque entraîneur apporte sa vision. Chaque entraîneur s'en va frustré de n'avoir pu l'imposer.
De Zerbi s'attendait à cela. Enfin, en théorie. Parce qu'entre savoir et ressentir, il y a l'expérience. Et maintenant que les matches s'enchaînent, que les critiques arrivent, que les blessures commencent à peser, le technicien italien fait face à une réalité glaçante : il n'aura pas les 18 ou 24 mois de sérénité nécessaires pour transformer Tottenham. À Sassuolo et Brighton, il en a eu. À Tottenham, le mercato d'hiver sera déjà un référendum sur sa gestion.
Quand les urgences tuent les projets
La malédiction de Tottenham, c'est son impatience. Daniel Levy attend des résultats. Les supporters attendent des trophées. Et pour satisfaire ces deux appétits contradictoires, on demande à l'entraîneur de réussir maintenant, pas demain. De Zerbi doit stabiliser une défense encore trop poreuse, maximiser son secteur offensif dépourvu de numéro 9 fiable, et se battre pour une place européenne. Tout cela, dans les six prochains mois.
Or, transformer une équipe prend du temps. Cela exige de la patience institutionnelle. Cela demande une Direction qui accepte une dégringolade avant la montée. Tottenham a montré mille fois qu'elle n'en avait pas. Un directeur technique change. Un budget est revu à la baisse. Un staff s'en va. Et hop, c'est l'entraîneur qu'on jette aux chiens.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 200 millions d'euros dépensés depuis quatre ans, et un seul trophée majeur en dix ans. Cela ne s'explique ni par la malchance, ni par les blessures, ni par les arbitres. Cela s'explique par une gestion chroniquement dysfonctionnelle, où les couches dirigeantes n'arrivent pas à se parler.
De Zerbi n'ignore rien de tout cela. C'était précisément ce qui l'inquiétait avant de signer. Et maintenant qu'il est à Tottenham, il en mesure la profondeur chaque jour. La vraie terrible nouvelle, c'est que même un entraîneur de son acabit ne pourra rien y faire. Pas seul.