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Cyclisme

Pogačar vers un 5e Tour de France, et si le cyclisme avait peur de lui

Par Sophie Martin··7 min de lecture·Source: Sport Business Mag

Tadej Pogačar vise un cinquième sacre sur la Grande Boucle en 2026. Un seuil historique qui interroge autant qu'il fascine.

Pogačar vers un 5e Tour de France, et si le cyclisme avait peur de lui
Photo par Amin Zabardast sur Unsplash

Le chiffre cinq, ou l'entrée dans une autre dimension

Cinq. Le chiffre résonne différemment selon les sports. Au tennis, il évoque les cinq sets d'un match fleuve à Wimbledon. Au football, il rappelle les cinq Ballons d'Or de Messi ou Ronaldo, devenus symboles d'une époque. En cyclisme, cinq Tours de France, c'est une frontière que peu d'hommes ont franchie. Anquetil, Merckx, Hinault, Induráin - quatre noms gravés dans le marbre. Tadej Pogačar veut y apposer le sien cet été. Et cette ambition, loin d'être un simple objectif sportif, soulève une question que personne ne veut vraiment poser à voix haute : le cyclisme professionnel est-il prêt à vivre sous la domination absolue d'un seul homme ?

La question n'est pas anodine. Todaycycling.com évoquait récemment un scénario « terrassant » pour le sport - le mot est fort, choisi, presque douloureux. Terrassant non pas au sens d'une tromperie ou d'un scandale, mais au sens d'une supériorité si écrasante qu'elle finit par vider la compétition de sa substance dramatique. C'est précisément ce paradoxe que Pogačar incarne en ce printemps 2026, où il trône en tête du classement UCI avec une régularité mécanique qui dépasse l'entendement.

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Un printemps 2026 qui confirme tout

Pour comprendre ce que représente ce cinquième Tour potentiel, il faut regarder ce que fait le Slovène depuis le début de l'année. Pas seulement les victoires - elles sont attendues, presque banales désormais - mais la manière. Vainqueur de l'Amstel Gold Race, il a ensuite choisi de ne pas prendre le départ de la Flèche Wallonne, laissant UAE Team Emirates-XRG miser sur Benoît Cosnefroy et Pavel Sivakov pour défendre les couleurs de l'équipe. Ce choix de gestion, cette économie des forces, témoigne d'une intelligence sportive rare : Pogačar ne court plus pour gagner des courses, il court pour construire un règne.

Remco Evenepoel, son rival désigné depuis deux ans, a fait de même pour la Flèche Wallonne - mais pour des raisons différentes. Le Belge de Red Bull-BORA-hansgrohe gère son énergie après l'Amstel, certes, mais il gère surtout la frustration d'un homme qui n'arrive pas à renverser la hiérarchie établie. Deux coureurs qui font l'impasse sur la même course classique, deux logiques radicalement opposées.

Pendant ce temps, le Tour des Alpes qui bat son plein offre un panorama intéressant sur les prétendants alternatifs. Egan Bernal, revenu des abîmes après son accident de 2022, vise la victoire finale. Ben O'Connor nourrit les mêmes ambitions. Ces deux noms rappellent que le peloton n'est pas désarmé face à la domination slovène - mais ils rappellent aussi que ni l'un ni l'autre n'a réussi à se maintenir au niveau de Pogačar sur trois semaines depuis plusieurs saisons.

Tom Pidcock et la désillusion du printemps

Dans ce contexte de hiérarchies réaffirmées, un autre épisode du Tour des Alpes mérite qu'on s'y attarde. Tom Pidcock, le Britannique désormais sous les couleurs de Pinarello Q36.5 Pro Cycling Team après son départ fracassant d'Ineos Grenadiers, a terminé deuxième de la première étape - une performance honorable sur le papier. Sauf qu'il a déclaré à l'arrivée, sans filtre ni diplomatie :

« C'est la pire journée de ma vie. »

La formule est excessive, Pidcock le sait probablement lui-même. Mais elle dit quelque chose d'essentiel sur la psychologie des coureurs de sa génération - celle qui a grandi dans l'ombre de Pogačar et Van Aert, celle pour qui la deuxième place ressemble parfois à un échec. Pidcock a 25 ans, un palmarès déjà éloquent (champion olympique de VTT, vainqueur à l'Alpe d'Huez), mais il cherche encore sa place dans ce cyclisme qui s'est réorganisé autour d'une pyramide dont le sommet semble indéboulonnable.

Sa nouvelle aventure chez Q36.5 est suivie avec attention. L'équipe suisse, ambitieuse et bien dotée matériellement avec les vélos Pinarello, parie sur l'explosivité d'un coureur capable de tout sur un jour. La question de 2026 pour Pidcock est celle de la continuité - transformer les éclairs en constance.

Le mercato comme baromètre du pouvoir

Les premières rumeurs du mercato 2026-2027 commencent à circuler, et elles sont révélatrices. UAE Team Emirates-XRG a d'ores et déjà sécurisé Brandon McNulty et Florian Vermeersch par des prolongations de contrat. Le message est limpide : l'équipe d'Abu Dhabi ne reconstruit pas, elle consolide. Elle n'a pas besoin de révolution puisqu'elle dispose déjà de la meilleure locomotive du peloton mondial.

Groupama-FDJ United, de son côté, joue une partition différente. Le directeur sportif Thierry Gouvenou mise sur ce qu'il appelle « une génération dorée » pour 2026, avec des jeunes coureurs français dont Romain Grégoire, actuellement dans le top 20 du classement UCI - une progression significative pour le Tricolore. C'est le pari de la patience et du développement à long terme, à l'opposé de la stratégie de la superpuissance émiratie.

Warren Barguil, lui, regardera probablement tout ça depuis son canapé. La fracture du bassin et des côtes dont souffre le Breton l'éloigne des routes pour une durée indéterminée en 2026 - une absence cruelle pour un coureur qui avait retrouvé une belle régularité ces dernières saisons.

La question que tout le monde évite

Revenons à Pogačar et à ce cinquième Tour de France qui se profile. Bernard Hinault, dernier Français à avoir remporté la Grande Boucle en 1985, répète depuis des années que le cyclisme a besoin de héros absolus pour exister dans l'imaginaire collectif. Il n'a pas tort historiquement - les grandes dynasties ont toujours fasciné autant qu'elles ont parfois lassé.

Mais le cyclisme de 2026 n'est plus celui de 1985, ni même celui de 2004. La médiatisation est totale, les données de puissance sont publiques, chaque watt est scruté, chaque ascension est chronométrée à la milliseconde. Dans cet environnement de transparence totale - relative, nuançons -, la domination de Pogačar est d'autant plus vertigineuse qu'elle ne laisse aucune place au doute sur sa nature : il est simplement meilleur que les autres, plus fort, plus intelligent tactiquement, plus constant physiologiquement.

Ce qui pose une vraie question sportive et commerciale. Les organisateurs du Tour de France, ASO en tête, ont besoin d'un récit. Un récit nécessite un suspense. Un cinquième sacre de Pogačar, s'il se dessine dès les premières étapes pyrénéennes comme une évidence, risque de transformer la plus grande course du monde en procession. Les audiences télévisées supportent mal la certitude - France Télévisions et les diffuseurs internationaux le savent.

Paula Blasi, en forte progression au classement UCI féminin derrière Demi Vollering, ou Elise Chabbey, surprenante vainqueure des Strade Bianche Femmes 2026, nous rappellent d'ailleurs que le cyclisme féminin échappe encore à cette logique de domination absolue. Les courses féminines offrent en ce moment un suspense que leurs homologues masculines ont parfois du mal à maintenir. Ce n'est pas un hasard si les audiences des épreuves féminines progressent : l'incertitude reste entière, et l'incertitude, c'est le carburant du sport spectacle.

Vers un été qui pourrait tout changer, ou tout confirmer

D'ici le Grand Départ du Tour 2026, plusieurs mois de course vont encore affiner les hiérarchies. Le Giro d'Italia, que Pogačar a déjà inscrit à son palmarès, sera-t-il au programme du Slovène avant juillet ? La réponse d'UAE Team Emirates-XRG sur ce point sera l'un des signaux les plus importants du printemps.

Pour l'heure, dans ce mois d'avril qui voit le Tour des Alpes serpenter entre cols italiens et cieux incertains, le cyclisme vit une période de transition silencieuse. Les classiques sont derrière nous, la saison des grands tours s'annonce. Les équipes repositionnent leurs pions, les coureurs blessés comptent les jours, les jeunes talents comme Romain Grégoire tentent de s'installer dans le gratin mondial.

Et Tadej Pogačar, quelque part entre deux entraînements sur les routes de Monaco ou de Gérone, pense déjà à juillet. À ces routes qu'il connaît mieux que ses propres poches. À ce cinquième maillot jaune qui n'est qu'un chiffre pour les statisticiens, mais qui serait, pour l'histoire du cyclisme, une ligne de fracture entre l'avant et l'après.

Cinq fois le Tour de France. Hinault avait mis 33 ans à voir quelqu'un égaler son record. Pogačar pourrait le dépasser à 27 ans. Le cyclisme tremble - et il adore ça.

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