Malgré un succès 3-0 contre Haïti, la Seleção peine à convaincre en Coupe du Monde 2026. Jean-Michel Larqué ne mâche pas ses mots face aux insuffisances tactiques et mentales de la nation cinq fois championne.
Trois zéro, c'est un score que n'importe quel sélectionneur rangera dans la colonne victoires. Mais au Brésil, où la culture du football épouse chaque fibre de la société nationale, un tel résultat contre Haïti ne suffit jamais à apaiser les doutes qui s'accumulent depuis le début de cette Coupe du Monde 2026. Jean-Michel Larqué, figure tutélaire du journalisme sportif français et observateur aiguisé des dynamiques internationales, n'a pas attendu longtemps pour verbaliser ce malaise collectif : la Seleção construite autour de Vinícius Júnior, de Rodrygo et de ses jeunes talents offensifs ne rayonne pas, elle survit.
Le scénario se répète, inéluctable. Trois jours plus tôt, face au Maroc, la bande dirigée par le sélectionneur brésilien avait concédé l'inévitable match nul, révélant des fragilités structurelles que l'éclatante victoire contre les Haïtiens n'a fait que masquer sous un vernis trompeur. Deux cent quarante millions d'habitants regardent, attendent, espèrent. Deux cent quarante millions de supporters qui n'ont remporté la dernière Coupe du Monde qu'en 2002 avec Pelé, Ronaldo et Ronaldinho pour illustres talisman. Voilà un quart de siècle que l'or noir du Brésil n'a pas visité l'une des plus prestigieuses vitrines mondiales.
Quand le jeu brésilien se cherche une âme
Les reproches adressés à l'équipe d'outre-Atlantique ne portent pas sur l'absence de qualité individuelle. Les regards détournés de Rio ou de São Paulo vers les pelouses du Vieux Continent, où Vinícius enflamme le Santiago Bernabéu et où Rodrygo contribue au prestige du Real Madrid, témoignent d'une génération techniquement irréprochable. Ce que dénonce Larqué, avec l'autorité de celui qui a forgé son jugement en passant par Saint-Étienne et le FC Nantes, c'est l'absence d'harmonie, cet ingrédient que nul n'achète sur le marché des transferts.
Depuis trois décennies, la philosophie brésilienne du jeu s'est érodée, lentement, imperceptiblement. Les années 1990 et le début des années 2000 avaient vu émerger une génération capable de concilier exigence tactique européenne et sensibilité créative tropicale. Aujourd'hui, la contradiction persiste. Le sélectionneur brésilien semble naviguer entre deux mondes sans parvenir à les réconcilier. Face au Maroc, l'équipe construisait lentement, prévisiblement. Contre Haïti, elle s'est contentée d'exécuter, sans chercher l'élégance qui caractérisait autrefois les grandes formations de la Seleção.
Les chiffres offensifs, certes, sourient aux tenants du maillot jaune et vert. Trois buts marqués en deux matches, c'est respectable. Mais dans le contexte de cette phase initiale de Coupe du Monde, où chaque sélection éprouve son dispositif tactique et jauge ses adversaires, une telle production révèle surtout des défenses qui n'ont pas encore trouvé leur équilibre. Haïti, onzième de ce groupe de qualification, n'offrait qu'une résistance symbolique. Le Maroc, lui, avait imposé ses lois.
Le symptôme d'un football brésilien en transition
Ce que personnifie cette Coupe du Monde 2026 pour le Brésil dépasse largement le simple cadre du résultat sportif. La nation qui a donné au monde le jeu de jambes, la dribble, l'imprévisibilité créative, traverse une crise identitaire profonde. Les générations d'entraîneurs nées entre 1975 et 1990 ont assimilé les principes du coaching central-européen. Elles ont appris à cadrer le chaos, à réduire l'espace, à prioriser l'organisation défensive. Le prix payé : la perte progressive de cette magie qui faisait du football brésilien une fenêtre ouverte sur l'imagination.
Larqué, lui, qui a observé pendant des décennies comment les équipes se construisaient en France avant de rayonner en Europe, sait que ce processus de transformation n'est jamais indolore. Il exige du temps, de la cohérence conceptuelle, surtout chez une nation où les attentes sont démesurées. Avec un quart de siècle d'absence de titre mondial, le Brésil jouait face à Haïti avec le poids invisible de vingt-quatre années de frustrations nationales sur les épaules.
Trois buts. Un succès classique. Une sensation de vide. Voilà le paradoxe brésilien contemporain. Voilà aussi pourquoi la critique français ne s'est pas trompée en enfonçant le clou. Les prochaines rencontres décideront si cette équipe parvient à transformer son potentiel technique en véritable projet collectif, ou si elle restera prisonnière d'une logique où les résultats masquent des carences fondamentales.
Un tournoi décisif pour l'héritage de la Seleça
À mesure que la compétition progressera, vers les phases éliminatoires où aucune faiblesse ne pardonne, le Brésil devra trancher entre nostalgie et adaptation. Garder la main sur son futur ou céder à une concurrence mondiale qui s'est considérablement levée depuis le sacre de 2002. Les équipes européennes, l'Argentine, l'Uruguay même, ont tous compris qu'il fallait désormais conjuguer rigueur et créativité. Le Brésil court après cette synthèse depuis des années.
C'est dans cet intervalle, entre ce qu'elle a été et ce qu'elle veut devenir, que se joue réellement cette Coupe du Monde pour la Seleção. Les trois zéro face à Haïti, loin de clôturer le débat, l'intensifient.