L'homme d'affaires américain perd la tête de Botafogo, champion du Brésil en titre. Une chute vertigineuse pour le patron d'Eagle Football.
Il y a moins d'un an, John Textor paradait au Maracanã avec la coupe du championnat brésilien entre les mains. Botafogo, club historique de Rio de Janeiro, venait de remporter son premier titre nacional depuis 1995, et l'Américain incarnait à lui seul le nouveau visage du football globalisé — celui des investisseurs multimarchés qui collectionnent les clubs comme d'autres accumulent les positions boursières. Aujourd'hui, ce même homme vient d'être démis de son poste de président du conseil d'administration de Botafogo. La vitesse à laquelle les empires s'effondrent, dans le football comme ailleurs, reste une constante que l'histoire du sport n'a jamais démentie.
La fin d'un règne annoncée par les créanciers
La décision n'est pas tombée du ciel. Elle est le résultat d'une accumulation de tensions financières, juridiques et institutionnelles qui ont miné l'autorité de Textor au sein de son propre édifice. L'homme d'affaires, fondateur d'Eagle Football Holdings — le conglomérat qui contrôle aussi l'Olympique Lyonnais, Crystal Palace et le RWD Molenbeek — se retrouve aujourd'hui dans une position qu'il n'avait sans doute pas anticipée lorsqu'il rachetait le Glorioso en 2022 : celle d'un actionnaire éjecté par les mécanismes mêmes qu'il avait mis en place.
Les signaux d'alarme se multipliaient depuis des mois. En France, l'Olympique Lyonnais a frôlé la relégation administrative, sauvé in extremis par un accord avec la DNCG après des mois de bras de fer. Eagle Football affichait une dette consolidée dépassant les 400 millions d'euros à l'échelle du groupe, une situation qui rendait chaque décision de gouvernance explosive. Au Brésil, les créanciers de Botafogo, qui avaient accepté de restructurer une partie des engagements du club sous l'ère Textor, ont perdu patience. L'éviction de la présidence s'inscrit dans cette logique implacable : quand les finances vacillent, les têtes tombent.
Ce qui rend cette chute particulièrement saisissante, c'est le timing. Botafogo vient de disputer la Copa Libertadores 2024 — perdue en finale contre Atlético Mineiro au bout d'un scénario cruel — et reste auréolé de son titre national. Sportivement, le projet tient encore debout. Économiquement et institutionnellement, c'est une autre histoire.
Textor, ou l'hubris du football multiclub
Pour comprendre ce qui arrive à John Textor, il faut remonter au modèle qu'il a voulu incarner. Le concept du football multiclub n'est pas une invention américaine — Manchester City et Red Bull l'ont théorisé bien avant lui. Mais Textor a voulu aller plus loin, construire une holding cotée en bourse, adossée à des actifs footballistiques sur trois continents, avec une vision intégrée de la formation, du transfert et de l'exploitation commerciale. Sur le papier, l'architecture est séduisante. Dans la réalité des liquidités, c'est une mécanique qui broie ceux qui sous-estiment la trésorerie.
L'homme a aussi un caractère. Ses sorties publiques sur les arbitrages supposément truqués en faveur du Flamengo lors du championnat brésilien 2023 — accusations jamais étayées, qui lui ont valu une procédure de la CBF, la confédération brésilienne de football — ont définitivement fragilisé sa position politique au sein de l'écosystème brésilien. Dans un pays où le football est religion d'État et les réseaux d'influence aussi labyrinthiques que le Rio Amazonas, ce genre de sortie ne pardonne pas. Textor s'est aliéné des alliés potentiels au moment précis où il en avait le plus besoin.
Il y a quelque chose de presque shakespearien dans ce retournement. L'homme qui voulait révolutionner le football mondial par la data, les synergies de réseau et une communication assumée sur ses ambitions se retrouve à 54 ans dans la position de l'actionnaire déchu, contraint de regarder depuis l'extérieur une institution qu'il pensait tenir fermement. Silvio Berlusconi avait mis quinze ans à construire le Milan de Sacchi et Capello avant que les ennuis judiciaires et financiers ne s'accumulent. Textor aura tenu moins de trois ans à la tête de Botafogo.
Eagle Football sous pression, Lyon en sursis
La question qui brûle désormais les lèvres des observateurs ne concerne pas uniquement le Brésil. Si Textor perd le contrôle de Botafogo, qu'est-ce que cela signifie pour Lyon, pour Crystal Palace, pour l'ensemble du groupe Eagle Football ? La réponse est, pour l'heure, suspendue aux négociations en cours avec différents investisseurs qui gravitent autour de la holding.
À Lyon, la situation reste sous haute surveillance. Le club rhodanien, relégué sportivement en Ligue 2 puis repêché en Ligue 1 après la restructuration financière validée par les instances, aborde la saison 2024-2025 dans un contexte institutionnel fragile. Pierre Sage a réussi un miracle sur le banc, mais aucun entraîneur, même le meilleur, ne peut compenser indéfiniment une gouvernance instable au sommet. Les supporters lyonnais, qui ont vécu des décennies fastes sous Jean-Michel Aulas, regardent avec une inquiétude croissante l'enchaînement des mauvaises nouvelles venues du groupe.
Crystal Palace, de son côté, semble relativement protégé. Le club londonien dispose d'une structure plus solide, de revenus de Premier League réguliers — environ 120 millions de livres par saison rien que pour les droits TV — et d'un actionnariat plus diversifié. Mais l'image d'Eagle Football dans son ensemble prend des coups qui finissent toujours par rejaillir sur les composantes du groupe.
La démission forcée de Textor à Botafogo pourrait paradoxalement être une opportunité de reset. Des investisseurs brésiliens, ou un fonds extérieur, pourraient reprendre le contrôle opérationnel du club tout en stabilisant une structure qui, sportivement, a prouvé sa valeur. L'Étoile Noire de Rio n'a pas attendu les Américains pour écrire les plus belles pages de son histoire — Garrincha, Nilton Santos, Didi ont porté ce maillot blanc avec l'étoile noire dans des années où la globalisation n'était pas encore une stratégie d'investissement.
Ce qui se joue dans les prochaines semaines est crucial. Si Textor parvient à céder ses parts brésiliennes dans de bonnes conditions et à réinjecter ces liquidités dans le groupe, Eagle Football peut survivre. Si la défiance s'installe et que les actifs se déprécient simultanément, c'est l'ensemble de l'édifice qui risque de se fissurer. Le football multiclub n'est pas mort — mais ses aventuriers les plus imprudents sont en train de payer l'addition. Et celle-ci est salée.