La justice italienne envisage de convoquer des joueurs comme témoins dans le scandale des soirées clandestines qui ébranle le football transalpin.
Quand le Calcio déraille, il le fait avec cette emphase dramatique qui lui est propre. Le scandale des soirées clandestines avec escortes, qui couvait depuis plusieurs semaines dans les coulisses de la Serie A, vient de franchir un nouveau seuil : la justice italienne envisage désormais de convoquer des joueurs professionnels comme témoins dans le cadre de l'enquête en cours. Une décision qui transforme ce qui ressemblait encore à un fait divers sulfureux en véritable affaire d'État sportif.
Que sait-on vraiment de ce que la justice cherche à établir ?
L'enquête, menée par le parquet de Milan, s'intéresse à un réseau présumé de soirées privées auxquelles auraient participé plusieurs footballeurs évoluant dans l'élite italienne. Les noms commencent à circuler, discrètement d'abord, puis avec une persistance qui rend le silence de la Fédération italienne de football (FIGC) de plus en plus assourdissant. Ce que les magistrats cherchent à comprendre, c'est la nature exacte de ces événements — et surtout, qui savait quoi, et depuis quand.
Le recours aux témoignages de joueurs n'est pas anodin. Dans le système judiciaire italien, entendre des témoins sous serment peut rapidement déboucher sur des mises en cause directes si les déclarations s'avèrent contradictoires avec d'autres éléments du dossier. Le foot italien a déjà vécu ce type d'escalade judiciaire : le Calciopoli de 2006, qui avait conduit à la relégation de la Juventus et impliqué plusieurs dirigeants de clubs, avait lui aussi démarré par des écoutes téléphoniques que personne ne prenait vraiment au sérieux dans un premier temps. La machine, une fois lancée, s'était révélée implacable.
Pour l'heure, les autorités n'ont pas officiellement communiqué la liste des joueurs susceptibles d'être entendus. Mais selon plusieurs sources italiennes concordantes, au moins une demi-douzaine de noms liés à des clubs du nord de la péninsule gravitent dans les dossiers des enquêteurs. Des équipes de la moitié supérieure du classement, ce qui suffit à rendre l'affaire potentiellement explosive pour la crédibilité du championnat.
Pourquoi ce scandale pourrait peser bien au-delà du terrain ?
On aurait tort de cantonner cette histoire à la rubrique people. Ce qui se joue ici touche directement à l'image commerciale de la Serie A, un championnat qui se bat depuis des années pour reconquérir son attractivité internationale après une décennie de relatif déclin face à la Premier League et à la Liga. Les droits télévisés du championnat italien, cédés pour environ 900 millions d'euros par saison pour le cycle en cours, font l'objet d'une renégociation cruciale dans les prochains mois. Difficile d'arriver à la table des discussions avec ce genre de casseroles.
Les partenaires institutionnels et les sponsors regardent. Ils regardent toujours. Le sport professionnel a beau s'être blindé juridiquement contre ce type de situations, la réalité est que l'image d'un championnat se construit aussi dans les tribunaux, pas seulement sur les pelouses. La NBA a longtemps souffert de son association aux affaires de moeurs des années 1990. La NFL continue de gérer, bon an mal an, son rapport compliqué avec la violence domestique. Le football européen n'est pas immunisé.
Ce qui aggrave le cas du Calcio, c'est la temporalité : l'Italie accueille en 2032, aux côtés de la Turquie, la phase finale de l'Euro. Les candidatures aux grands événements sportifs intègrent désormais des critères de gouvernance et d'éthique que l'UEFA surveille avec attention. Une affaire judiciaire qui traîne en longueur, avec des footballeurs en position délicate, n'est pas le meilleur argument pour convaincre Nyon de la solidité des institutions transalpines.
Les clubs et la fédération peuvent-ils encore contrôler la narration ?
La FIGC, présidée par Gabriele Gravina, a jusqu'ici gardé un silence prudent. Trop prudent peut-être. Dans ce type de crise, l'absence de parole institutionnelle est rarement lue comme de la sagesse — elle ressemble davantage à de la sidération. Les clubs dont les joueurs pourraient être cités ont, eux, sorti le manuel de crise standard : ni confirmation, ni démenti, communication verrouillée par les services juridiques.
Mais le verrou finit toujours par sauter. La presse italienne, Gazzetta dello Sport et Corriere dello Sport en tête, dispose de relais judiciaires suffisamment efficaces pour que les noms émergent avant toute convocation officielle. La question n'est donc pas de savoir si l'affaire va éclater au grand jour — elle l'est déjà à moitié — mais de mesurer l'ampleur des dégâts quand la liste des témoins sera rendue publique.
Les agents, eux, sont en première ligne. Plusieurs représentants de joueurs ont déjà pris contact avec des avocats spécialisés en droit pénal, une démarche préventive qui en dit long sur le niveau d'inquiétude qui règne dans les vestiaires. Être entendu comme témoin ne signifie pas être mis en cause, rappellent les juristes. Mais dans le tribunal de l'opinion publique, la nuance juridique a rarement le dernier mot.
Il y a dans cette affaire quelque chose qui rappelle la façon dont le sport professionnel, en Italie comme ailleurs, a longtemps fonctionné sur le principe de la discrétion obligatoire. Ce que les joueurs font hors des terrains appartient à leur sphère privée, jusqu'au jour où ça n'appartient plus qu'au dossier d'un juge. La Serie A est désormais en mode gestion de crise, et l'issue dépendra moins de ce que les avocats plaideront que de ce que les joueurs, assis en face des magistrats, décideront de dire — ou de taire.
L'hiver judiciaire commence tout juste. Et le championnat d'Italie, qui avait pourtant bien démarré sa saison sur le plan sportif, avec un titre qui se jouera probablement entre l'Inter Milan, le Napoli et l'Atalanta de Gian Piero Gasperini, va devoir composer avec cette ombre portée sur ses gradins. Le football italien a traversé des crises bien plus graves. Mais il les a traversées, chaque fois, avec des cicatrices.