Après le départ de Marcelo Bielsa, la fédération uruguayenne envisage quatre candidats pour redynamiser la sélection nationale. Un casting révélateur des ambitions du football sud-américain.
Marcelo Bielsa s'en va. Pas dans la rage ni dans le scandale habituel des ruptures diplomatiques entre un entraîneur français et une institution latino-américaine, mais dans cette forme de fatigue existentielle qui caractérise les génies incompris. Après dix-huit mois à la tête de la sélection uruguayenne, l'homme qui a révolutionné notre compréhension du football avec Leeds United a décidé que la Celeste méritait quelqu'un d'autre. Et la fédération, elle, doit maintenant choisir parmi quatre noms qui racontent deux visions diamétralement opposées du football uruguayen.
Qui peut vraiment remplacer un monstre sacré?
Marcelo Gallardo apparaît comme le favori naturel, celui qui a transformé River Plate en machine implacable et qui comprend le prestige. Il incarne cette génération d'entraîneurs sud-américains qui ont appris à conjuguer l'hybridité tactique avec la gestion de joueurs mondialisés. Gallardo n'a pas la démence créatrice de Bielsa, mais il a quelque chose de plus pragmatique, de plus efficace peut-être. Ses années à River Plate, où il a remporté la Copa Libertadores en 2018 contre Boca Juniors, lui donnent des références irréfutables. L'Uruguay a besoin de stabilité autant que d'innovation.
Diego Forlán représente une tout autre approche. L'ancien buteur du Atlético Madrid et de Manchester United connaît les codes de la sélection de l'intérieur, ayant participé au Mondial 2010 qui reste la dernière vraie success story uruguayenne. Son passage à Peñarol avait montré des promesses, même s'il n'avait pas révolutionné le football local. Forlán apporte une légitimité émotionnelle que seul un héros peut offrir. C'est le choix du cœur contre celui de la raison.
Les deux autres candidats, dont les noms circulent avec moins d'insistance selon Clarín, s'inscrivent dans une logique de continuité ou de stabilité budgétaire. L'Uruguay n'a plus les moyens financiers de se tromper. Avec une économie volatile et une base de supporters exigeante, la fédération doit équilibrer l'audace et la sécurité.
Pourquoi ce choix révèle une crise identitaire profonde?
Le départ de Bielsa, c'est l'aboutissement d'un malentendu entre deux mondes. D'un côté, un homme qui considère le football comme un art martial, qui exige une abnégation quasi religieuse. De l'autre, une nation de deux millions d'habitants qui se cramponne à ses souvenirs de 1950 et 2010, attendant le miracle quotidien. L'Uruguay a remporté deux Coupes du monde, mais c'était en 1930 et 1950. Les générations actuelles n'ont connu que des espoirs déçus.
Depuis 2010, où Luis Suárez et Cavani formaient un duo infernal et où le pays avait retrouvé un élan continental, tout s'est effondré. La qualification pour le Mondial 2022 s'était jouée aux barrages face au Pérou, dans une ambiance de crise. Bielsa avait hérité d'une sélection en déliquescence, divisée entre les anciens gloires et une jeunesse incertaine. Il avait apporté de la discipline, de la cohérence, mais aussi une forme de rigidité qui ne convenait pas au tempérament national.
Le choix du prochain entraîneur scellera donc bien plus qu'une simple succession. Il dira si l'Uruguay veut continuer à rêver aux formules magiques ou accepter enfin de construire quelque chose de durable. Gallardo, c'est la volonté de s'appuyer sur l'exemple argentin. Forlán, c'est l'espoir que l'amour de la nation suffirait à combler les écarts technologiques.
Quel Uruguay pour les quatre prochaines années?
Le contexte géopolitique du football sud-américain joue aussi. L'Argentine vient de remporter sa première Copa América depuis 1993 et son Mondial en 2022. Le Brésil expérimente sans conviction. La Colombie renouvelle tranquillement. L'Uruguay n'a d'autre choix que de trouver sa place dans cet équilibre précaire. Avec une fenêtre de qualification pour 2026 qui commence dans quelques mois, il n'y a pas de temps pour les tâtonnements.
Gallardo apporterait la rigueur et l'expérience du succès continental. Il sait gérer les ego, il sait construire des systèmes défensifs quasi imprenables. Mais il sait aussi que l'Uruguay n'a plus d'avant-centre prolétaire capable de dégommer trois défenseurs comme Forlán le faisait autrefois. Forlán, lui, porte en lui l'authenticité du guerrier, le prestige du héros. Il faudrait qu'il accepte que le football a changé, que la nostalgie n'est jamais un bon carburant.
Entre ces deux visions, la fédération uruguayenne va trancher. Ce choix ne sera pas qu'un choix tactique ou gestionnaire. Ce sera le choix d'une nation confrontée à la réalité de son déclin relatif, obligée de choisir entre la rationalité mélancolique et l'honneur nostalgique. L'histoire du football sud-américain se fait souvent ainsi: une génération finit par accepter que ses héros doivent laisser la place, même s'ils nous manquent déjà avant même qu'ils ne soient partis.