Aller au contenu principal
Autres Sports

La France sportive explose et personne n'en parle vraiment

Par Antoine Moreau··6 min de lecture·Source: Sport Business Mag

Jimmy Gressier champion du monde, Mkheidze sacré à Tbilissi, Fourcade qui récupère un sixième titre olympique. Le sport français vit une semaine historique - et le grand public s'en fiche.

La France sportive explose et personne n'en parle vraiment
Photo par Hassan Anayi sur Unsplash

Laissez-moi vous poser une question simple. Quand avez-vous entendu le nom de Jimmy Gressier à la radio ce matin ? Quand avez-vous vu sa photo en une d'un grand quotidien national ? Le Boulonnais de 28 ans vient de faire quelque chose que aucun Français n'avait jamais réussi : devenir champion du monde du 10 000 mètres. Tokyo, le 14 septembre, 28 minutes 55 secondes et 77 centièmes. Il rejoint le panthéon de Marie-José Pérec et Kevin Mayer, les rares tricolores à avoir décroché un titre mondial en athlétisme. Et pourtant, le bruit médiatique autour de cet exploit tient dans un murmure.

C'est là où ça devient intéressant - et un peu révoltant.

BetBurger - Surebets et Valuebets en temps réel

Scanner professionnel de surebets et valuebets pour maximiser vos gains sportifs.

Découvrir BetBurger →

18+ | Les jeux d'argent peuvent être dangereux. Jouez responsablement.

Une semaine historique que l'on enterre sous le silence

Prenez l'agenda sportif de ces derniers jours. Gressier couronne une carrière construite sur six records de France. Luka Mkheidze décroche son deuxième titre de champion d'Europe en -60 kg à Tbilissi, quelques minutes seulement après Shirine Boukli : deux ors français en judo, dans la même soirée, sur le sol géorgien. Martin Fourcade, lui, va recevoir un sixième titre olympique - une médaille de Vancouver 2010 récupérée après la condamnation définitive pour dopage d'un biathlète russe, confirmée par le CIO le 19 septembre - qu'il touchera physiquement lors des JO de Milan-Cortina en 2026. Six médailles d'or olympiques. Nombre de sportifs français peuvent se vanter d'un tel palmarès ? Deux. Trois maximum.

Le patinage de vitesse, discipline quasi confidentielle dans l'Hexagone, connaît lui aussi une transformation profonde. Timothy Loubineaud, formé via la Fédération française de roller et skateboard - oui, vous avez bien lu - commence à rivaliser avec les meilleurs mondiaux sur le 10 000 mètres. C'est le genre de trajectoire qui devrait faire la couverture d'un grand magazine sportif. Elle fait, au mieux, trois paragraphes dans un encadré.

"J'ai tant donné à la boxe, je me suis dit qu'elle allait me le rendre." - Sofiane Oumiha

Cette phrase d'Oumiha résume quelque chose de douloureux dans le sport français hors football. Ces athlètes donnent tout. Pendant des années, souvent dans l'indifférence quasi totale. Et quand vient le moment de la récolte, l'équipe de France de boxe féminine se retrouve privée des championnats du monde à cause d'une crise autour des tests de genre - une polémique qui touche directement Imane Khelif, dont les victoires ont été parasitées par des attaques sur son identité plutôt que saluées pour leur valeur sportive. L'absurdité de la situation est totale.

L'argument paresseux que j'entends partout

On va me dire - on me dit toujours - que le public vote avec sa télécommande. Que les audiences parlent. Que le football génère des milliards et que l'athlétisme ne remplit pas les stades. C'est vrai. Partiellement. Mais c'est aussi un cercle vicieux que les médias entretiennent activement, et il faut avoir le courage de le dire.

Quand TF1 diffuse un match de Ligue 1 moyenne et coupe le direct d'une finale mondiale d'athlétisme pour passer la météo, ce n'est pas le public qui choisit - c'est une décision éditoriale. Quand les rédactions consacrent quatre journalistes à couvrir un mercato de Ligue 1 et aucun à Tokyo pour les championnats du monde d'athlétisme, ce n'est pas la demande qui crée l'offre. C'est l'offre qui façonne, lentement, les habitudes de consommation.

L'argument de l'audience est une excuse, pas une explication. Le Tour de France cycliste n'a pas toujours été le monument qu'il est aujourd'hui. La couverture médiatique l'a construit, décennie après décennie. Le rugby du Top 14 a mis vingt ans à occuper la place qu'il a dans les journaux sportifs. Rien n'est figé. Tout est choix.

Et le choix, en ce moment, est mauvais.

Ce que la France rate en regardant ailleurs

Jimmy Gressier est le premier Français champion du monde du 10 000 mètres. Laissez cette phrase résonner une seconde. Le premier. Jamais. Dans l'histoire complète de l'athlétisme mondial, aucun Français n'avait fait ça avant lui. C'est le genre d'information qui, dans n'importe quel autre pays européen sérieux dans son rapport au sport - la Grande-Bretagne, l'Allemagne, les Pays-Bas - provoquerait une réception nationale, un passage au 20 heures, une Une de L'Équipe en caractères gras.

Ici, on a eu quelques articles web et un tweet du ministre des Sports. Bravo pour l'effort.

Il y a aussi une question stratégique derrière tout ça, et elle concerne directement les JO de Paris 2024, dont on commence à tirer les leçons, et Milan-Cortina 2026, qui approche. La France a brillé cet été devant son public dans des disciplines que beaucoup de gens découvraient : le breaking, l'escalade, le BMX racing. Ces sports ont capturé l'attention parce qu'ils étaient là, visibles, expliqués, mis en scène. Le grand public n'est pas stupide - il est juste rarement invité à la table.

Luka Mkheidze champion d'Europe pour la deuxième fois. Shirine Boukli dans la même soirée. Deux ors en judo, une discipline où la France est l'une des premières puissances mondiales depuis des décennies. Combien de Français savent que leur pays est une nation de judo ? Pas assez. Et c'est un échec collectif, médiatique et institutionnel.

Alors, on fait quoi

La réponse facile serait de pointer uniquement les grands médias du doigt. Mais les fédérations ont aussi leur part de responsabilité dans la construction d'une narration autour de leurs champions. La Fédération française d'athlétisme a les outils numériques, les réseaux sociaux, les formats courts pour raconter Gressier avant qu'il soit champion du monde - pas seulement après. La fédération de judo pourrait transformer Mkheidze en personnage public, avec une histoire, une trajectoire, une personnalité. Ces gens-là sont fascinants. Personne ne les raconte.

Martin Fourcade va recevoir sa sixième médaille d'or olympique à Milan en 2026. Ce sera un moment rare, chargé, fort. Fourcade est l'un des plus grands sportifs français de l'histoire, point. Pas "de l'histoire du biathlon". De l'histoire tout court. Six titres olympiques, ça place un homme dans la même conversation que Teddy Riner, que Guy Drut, que Pérec.

Cette cérémonie à Milan, dans seize mois, mérite une retransmission en prime time. Elle mérite un grand récit. Elle mérite qu'on explique aux gens pourquoi cet homme, qui a fini sa carrière compétitive depuis 2022, récupère un titre olympique par procuration - et ce que ça dit de la corruption systémique dans le sport russe, de la patience des athlètes propres, de la justice sportive qui arrive parfois tard mais arrive quand même.

Le sport français produit des champions extraordinaires dans des dizaines de disciplines. La question n'est plus de savoir si ces champions existent. La question est de savoir si quelqu'un, enfin, va décider de les montrer.

Articles similaires