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Cyclisme

Le cyclisme professionnel abandonne ses coureurs, pas l'inverse

Par Sophie Martin··5 min de lecture·Source: Sport Business Mag

Mientras Demi Vollering brille au Giro Women et que le peloton se prépare au Tour 2026, une vérité dérange: nos structures ne protègent plus ceux qui les font vivre. Le moment de changer de modèle est venu.

Le cyclisme professionnel abandonne ses coureurs, pas l'inverse
Photo par Mathias Reding sur Unsplash

Quand les équipes oublient leurs piliers

Dimanche dernier, au Colle delle Finestre, Demi Vollering franchissait la ligne de l'8e étape du Tour d'Italie Femmes dans une ambiance quasi bucolique - neutralisée, comme tant de courses féminines le sont encore, faute de moyens ou de volonté. Au même moment, à peine 200 kilomètres plus au nord, les rumeurs allaient bon train sur les effectifs français pour le Tour 2026. João Almeida renoncera. Un leader clé absent d'une Grande Boucle. Einer Rubio prolonge avec Movistar pour deux ans. Romain Grégoire scelle son avenir à Groupama-FDJ jusqu'en 2028. Les chiffres s'additionnent, les contrats s'empilent, mais quelque chose cloche dans cette mécanique.

Le cyclisme professionnel vit une époque paradoxale. D'un côté, les budgets gonflent, les sponsors affluent, les droits télévisés se multiplient. De l'autre, les coureurs - ces hommes et femmes sur qui repose l'édifice entier - sont traités comme des variables d'ajustement. Ce que nous voyons ces semaines-ci, c'est l'expression d'un égoïsme organisationnel qui a atteint son paroxysme.

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Le scandale silencieux des abandons programmés

Prenez Almeida. Brillant au Giro, il gère son énergie en renonçant au Tour. Logique sportive, cohérence physiologique. Mais voilà le problème: cette décision, parfaitement rationnelle au niveau individuel, devient problématique au niveau collectif. Pendant ce temps, selon les informations relayées par Cyclism'Actu et Velo101, d'autres prolongations s'accumulent sans que les questions fondamentales ne soient posées. Qui décide vraiment? Le coureur ou l'équipe? Et si c'est l'équipe, pourquoi ces prolongations jusqu'en 2028 engagent-elles des sportifs à un horizon où leur corps ne leur appartient presque plus?

Marc Reef va remplacer Grischa Niermann chez Visma - Lease a Bike. Changement de direction, nouvelles orientations stratégiques. Combien de coureurs ont été prévenus avant d'apprendre cette nouvelle par la presse? Combien ont dû reformuler leurs objectifs du jour au lendemain parce qu'un directeur technique change de poste? C'est une réalité qu'on ne dit jamais à haute voix: les coureurs ne dirigent pas vraiment leur carrière. Ils la subissent.

Ailleurs, Carvalho Ferreira a été suspendu quatre ans pour des violations au passeport biologique, selon TodayCycling. Nouvelle sanction, nouvelle affaire. Le système antidopage fonctionne, techniquement. Mais ce qui devrait nous préoccuper davantage, c'est que tant de coureurs en soient réduits à ces extrémités. Pourquoi? Parce que les équipes les poussent au-delà du raisonnable, les calendriers sont insensés, la pression mercantile écrase tout.

L'argument du progrès, ou comment on justifie l'injustifiable

Quelques voix diront que c'est ainsi que fonctionne le sport professionnel. Que la sélection, la compétition, l'abandon des faibles au profit des forts, c'est la loi du marché. Ces mêmes voix rappelleront les millions générés par le Giro Women cette saison, les audiences record du cyclisme féminin, la dynamique positive. Et elles auront raison. Sur le papier.

Mais cette logique cache quelque chose. Un stage féminin neutralisé au Colle delle Finestre - oui, c'est une bonne nouvelle. Demi Vollering qui gagne, qui rayonne, qui montre que le cyclisme féminin existe. Superbe. Sauf que pendant ce temps, les équipes féminines refusent toujours d'investir convenablement. Les salaires restent scandaleusement bas comparés aux hommes. Et les coureurs, les vraies vedettes, ceux qui créent la valeur, ne voient pas un centime de ces nouveaux revenus.

Le tour Auvergne-Rhône-Alpes se déroule ce week-end. Jordan Jegat y figure comme leader, Paul Seixas comme homme à suivre. Courses régionales, apprentissage, étape avant les grandes batailles de juillet-septembre. Tout cela est vital, essentiellement juste. Mais qui pense au bien-être physique et mental de ces coureurs lancés dans une saison toujours plus dense, toujours plus exigeante?

Non, le problème n'est pas la compétition. C'est l'indifférence.

On peut rétorquer que personne n'oblige Rubio à prolonger chez Movistar, que Grégoire a librement signé jusqu'en 2028, que les coureurs sont des adultes qui connaissent les règles. Techniquement vrai. Politiquement faux. Ces prolongations massives, c'est justement le symptôme d'un rapport de force déséquilibré. Un coureur prologue-t-il vraiment librement quand son gagne-pain dépend de la signature? Quand ses alternatives sont limitées? Quand l'UCI elle-même ne parvient pas à réguler efficacement le marché?

Le cyclisme professionnel s'enrichit. Les sponsors arrivent. Les audiences montent. Les droits télévisés s'envolent. Et pendant ce temps, ceux qui font la matière - les coureurs - voient leurs contrats se durcir, leurs calendriers s'alourdir, leurs droits individuels s'éroder. Reportages, analyses, débats éditoriaux fleurissent sur ces transferts, ces prolongations, ces changements de direction technique. Mais où sont les enquêtes sur les conditions réelles des coureurs? Sur les pressions psychologiques? Sur les risques sanitaires ignorés?

Il faut un nouveau contrat

Nous ne demandons pas l'abolition de la compétition. Nous ne prônons pas un nivellement par le bas. Mais nous exigeons que le cyclisme professionnel reconnaisse enfin une vérité simple: sans les coureurs, il n'existe pas. Et sans la protection des coureurs, il n'existe que pour les structures.

Tant que l'UCI ne mettra pas en place des règles contraignantes - durée maximale des contrats, salaires minima progressifs selon les catégories, droit à la négociation collective - le sport restera une affaire de prédation déguisée en spectacle. Les prolongations s'accumuleront, les abandons de grands tours se multiplieront, les sanctions antidopage continueront d'affluer. Et personne ne s'interrogera vraiment sur les causes.

Demi Vollering a rayonné au Colle delle Finestre. Bien pour elle, bien pour le cyclisme féminin. Mais tant que son équipe ne bénéficie pas d'investissements équivalents à ceux des équipes masculines, c'est du spectaculaire sans substance. Tant que les coureurs signent des contrats qui les engagent sur cinq ans sans véritable pouvoir de négociation, c'est du théâtre social sans justice véritable.

Le moment du changement approche. Les audiences sont là, les revenus aussi. Plus aucune excuse pour maintenir un système construit sur l'exploitation. Soit le cyclisme professionnel se dote d'une éthique à la hauteur de ses ambitions commerciales, soit il deviendra ce qu'il commence déjà à être: un spectacle creux, bâti sur les ruines des carrières qu'on abandonne au premier virage.

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