En conférence de presse, Gian Piero Gasperini a lâché ses vérités sur Claudio Ranieri. Un règlement de comptes qui en dit long sur les tensions en coulisses de l'AS Roma.
Il y a des conférences de presse où l'on sent que les mots ont été pesés pendant des heures. Celle de Gian Piero Gasperini ce vendredi à Rome, c'était tout l'inverse. Le nouveau coach de l'AS Roma avait manifestement beaucoup à dire — et il l'a dit. L'annonce du départ de Claudio Ranieri de son poste de conseiller sportif auprès de la famille Friedkin avait ouvert une fenêtre. Gasperini s'y est engouffré sans hésiter. Le résultat ? Un règlement de comptes public, rare dans le football professionnel, qui révèle une fracture bien réelle entre les deux hommes et, peut-être, entre deux visions incompatibles d'un même projet.
Pourquoi Gasperini a-t-il choisi ce moment précis pour s'exprimer ?
Le timing n'est pas anodin. Ranieri venait tout juste d'officialiser son retrait de la structure romaniste — lui qui avait pourtant été présenté comme la figure tutélaire du projet de reconstruction lancé par les Friedkin à l'automne 2024. Sa nomination en tant que conseiller sportif, après son passage sur le banc en fin de saison dernière, était censée garantir une continuité, une mémoire institutionnelle, un filet de sécurité. Gasperini arrive, Ranieri part. La coïncidence est trop grosse pour être une coïncidence.
En conférence de presse, le technicien bergamasque n'a pas tourné autour du pot. Il a clairement indiqué que la présence de Ranieri dans l'organigramme lui posait problème, que deux autorités ne pouvaient pas coexister dans le même espace décisionnel. Ce n'est pas une querelle d'ego — ou pas seulement. C'est une question de gouvernance. Gasperini, qui a construit son aura à Bergame en exigeant un contrôle quasi total sur la politique sportive de l'Atalanta, ne pouvait accepter d'arriver à Rome avec un ancien entraîneur légendaire du club assis en observateur dans son dos. Personne ne travaille bien avec quelqu'un qui surveille chacun de ses gestes et qui, par sa simple présence, incarne une alternative.
Ranieri, lui, a 73 ans. Il avait sauvé la Roma du naufrage en novembre dernier, ramenant le club à une forme de dignité après un début de saison catastrophique. Son départ, dans ce contexte, ressemble moins à une décision personnelle qu'à une éviction consentie. Les Friedkin ont choisi leur homme. Et leur homme, c'est Gasperini.
Qu'est-ce que cette friction révèle sur le projet des Friedkin à Rome ?
La famille Friedkin a racheté l'AS Roma en 2020 pour environ 700 millions d'euros. Depuis, le club a traversé quatre entraîneurs, une finale de Conference League gagnée sous José Mourinho en 2022, et une instabilité chronique qui a fini par devenir sa marque de fabrique. Chaque recrutement d'entraîneur a été présenté comme le bon, le définitif, celui qui allait enfin stabiliser le navire. Mourinho. Daniele De Rossi. Ivan Juric. Claudio Ranieri. Et maintenant Gasperini.
Le problème, c'est que cette accumulation de décisions contradictoires en moins de cinq ans ne donne pas l'image d'un projet cohérent. Elle donne l'image d'une direction qui tâtonne, qui réagit aux crises plutôt qu'elle ne les anticipe. Gasperini lui-même, pourtant choix logique sur le papier — l'homme qui a transformé l'Atalanta en machine européenne, qui a qualifié le club bergamasque pour la Ligue des Champions plusieurs saisons de suite et remporté la Ligue Europa en 2024 — arrive dans un contexte où la confiance institutionnelle est un luxe que la Roma n'a plus les moyens de s'offrir facilement.
Le fait qu'il ait dû, dès sa première conférence de presse, prendre position contre son prédécesseur dit quelque chose d'essentiel sur l'état du club. Un entraîneur qui s'installe sereinement dans un projet solide ne passe pas ses premières heures médiatiques à régler des comptes. Il parle de football, de saison, de recrutement. Gasperini, lui, a dû commencer par dessiner les contours de son autorité. C'est un signal.
Gasperini peut-il vraiment réussir là où tout le monde a échoué ?
La question mérite d'être posée honnêtement. L'Atalanta, c'était un terrain familier, une culture de club construite sur vingt ans de travail commun entre Gasperini et la direction Percassi. Un laboratoire où il a pu expérimenter, réformer, imposer son style de jeu intense et collectif sans que personne ne remette en cause son autorité. La Roma, c'est une autre planète. Soixante-dix mille spectateurs à l'Olimpico, une pression médiatique parmi les plus lourdes d'Europe, une base de supporteurs passionnée et exigeante qui attend un Scudetto depuis 2001.
Il y a pourtant des raisons d'y croire. Gasperini, à 67 ans, est l'un des rares entraîneurs italiens capables de construire quelque chose sur la durée. Son 3-4-2-1, sa capacité à développer des joueurs — il a révélé Ademola Lookman, transformé Gianluca Scamacca, fait d'Hans Hateboer un latéral de classe européenne — sont des arguments solides. L'Atalanta a terminé quatrième de Serie A la saison dernière tout en remportant la Ligue Europa, preuve que le modèle fonctionne à haut niveau.
Mais la Roma n'est pas l'Atalanta. Le mercato sera déterminant. Le vestiaire, après tant de ruptures, a besoin d'une figure qui impose le respect sans avoir à hausser la voix. Et surtout, la direction doit lui donner les moyens de travailler — sans ingérences, sans conseillers fantômes, sans double commande. C'est précisément le message qu'il a envoyé vendredi. Je suis seul aux commandes, ou je ne le suis pas du tout.
La sortie de Gasperini contre Ranieri pourrait passer pour une maladresse de communication. Elle est, en réalité, une déclaration d'intention. L'homme qui a fait de Bergame une référence du football européen n'est pas venu à Rome pour être le locataire d'un projet construit par quelqu'un d'autre. Les Friedkin ont avalé la pilule en laissant partir Ranieri. Reste à savoir s'ils sont prêts à aller jusqu'au bout de cette logique — recruter en accord avec Gasperini, lui faire confiance sur trois ans, accepter que la reconstruction soit longue. Parce que si l'histoire se répète une cinquième fois, ce ne sera plus une erreur de casting. Ce sera un problème de gouvernance structurel que personne, pas même le meilleur entraîneur d'Italie, ne pourra résoudre.