Pour la première fois en quatre participations au Mondial, le Sénégal affronte une phase de groupes sans la moindre victoire. Un revers qui interroge bien au-delà du football.
Aliou Cissé l'a longtemps porté comme un étendard : cette capacité du football sénégalais à transformer les phases de groupes en tremplin. À Russie 2018, déjà, la sélection nationale avait su se montrer compétitive face à la Pologne et à la Colombie avant d'accrocher une qualification méritée. Quatre ans plus tard au Qatar, le collectif avait conservé ce réflexe, franchissant une nouvelle fois le cap des poules dans une configuration moins favorable. Mais voilà qu'en 2026, sous la direction de Pape Thiaw, le Sénégal vit l'impensable : une phase de groupes blanche, sans victoire, sans ce point d'appui psychologique que procure au moins un succès. C'est un premier depuis que la sélection navigue dans les eaux de la Coupe du monde — une révolution silencieuse, presque inaperçue tant elle contraste avec la trajectoire ascendante des deux décennies précédentes.
Que s'est-il passé ? Certainement pas un effondrement technique soudain. Le football sénégalais a perdu ses figures tutélaires — Sadio Mané n'est plus, Kalidou Koulibaly a franchi le cap des 33 ans — mais dispose encore de ressources. Non, le malaise est ailleurs, plus insidieux. Pape Thiaw reprend une équipe en déshérence, vidée de sa confiance collective, confrontée à des adversaires de stature réelle dans un groupe qui n'offrait aucune complaisance. Le tirage au sort de cette Coupe du monde 2026 a forgé une poule redoutable pour le Sénégal, lequel a dû affronter des formations à l'effectif autrement plus garni, à la profondeur de banc inégalée.
Mais bien au-delà du résultat sportif, cet échec groupe révèle une fracture plus profonde : celle d'une transition générationnelle ratée. Depuis 2018, le Sénégal n'a pas su construire les relèves qui auraient permis de pérenniser sa domination régionale. Les jeunes talentueusement détectés sont restés fragmentés, dispersés entre trop de projets contradictoires. La structure interne a vacillé. Et tandis que d'autres nations africaines — le Maroc, le Cameroun, la Côte d'Ivoire — ont investit dans des schémas de jeu plus modernes, le Sénégal s'est enlisé dans des querelles internes et des choix tactiques hésitants.
La première phase de groupes blanche de l'histoire sénégalaise
Quatre présences en Coupe du monde, quatre évolutions différentes en poule. En 2002, le Sénégal avait déjà marqué les esprits en accédant aux quarts de finale lors de sa première participation — un exploit qui restait gravé dans les mémoires du continent. Cette apparition d'un nouveau venu capables de rivaliser avec les géants européens avait incarné une jeunesse du football africain. Dix-six ans plus tard, Aliou Cissé ramenait la sélection à Russie pour une deuxième aventure, avec des joueurs habitués des grandes scènes européennes. Puis était venu le Qatar, avec ses matchs intenses, ses phases finales où chaque détail décidait de tout.
Aujourd'hui, le bilan des quatre Mondiaux sénégalais se lit comme une trajectoire : qualification (2002), qualification (2018), qualification (2022), élimination (2026). Un seul nul en phase de groupes cette année — un zéro derrière le compteur des victoires. Statistiquement, arithmétiquement, c'est une première qui porte du poids. Aucune victoire sur trois matches signifie que le collectif n'a jamais su imposer sa domination, ne serait-ce qu'une fois. Pas de moment de grâce, pas de ce tir qui rentre, pas de ce défenseur sénégalais surgissant sur corner pour ouvrir le score. Rien. Le silence des buts.
Ce qui rend ce record d'autant plus cruel, c'est qu'il intervient dans une Coupe du monde élargie à 48 équipes, où théoriquement chaque nation dispose de plus d'opportunités. Deux équipes sur trois se qualifient dans chaque groupe de quatre — un luxe statistique que le Sénégal n'a pu convertir. Cela signifie que même avec les ressources additionnelles offertes par ce format inédit, la sélection n'a pas trouvé les ressorts nécessaires pour franchir ce seuil minimal qu'est une victoire en phase initiale. Les adversaires sénégalais, eux, ont montré une maîtrise, une expérience, une profondeur de banc qui ont constamment mis la sélection sous tension.
Un tournant qui interroge au-delà du terrain
La responsabilité de Pape Thiaw sera scrutée dans les semaines et mois à venir — c'est un exercice attendu dans la culture du football sénégalais, où l'entraîneur demeure la figure centrale des débats. Mais ce qui mérite vraiment d'être examiné, c'est la trajectoire institutionnelle de la sélection. Comment passe-t-on de deux participations consécutives avec qualification à une élimination sans victoire ? Les réponses se trouvent rarementdans un banc de touche, plutôt dans les projets long terme qui n'ont pas abouti, les joueurs trop âgés qu'on a gardés trop longtemps, les jeunes qu'on n'a pas sus orienter vers une vraie compétition.
Le Sénégal restera absent des phases finales de cette Coupe du monde 2026. Une abscence qui marque le cycle Cissé comme révolu — celui-ci avait bâti une aura internationale sur cette capacité à performer sous pression, à naviguer les groupes sans crainte. Thiaw hérite d'un projet à reconstruire, avec une base démoralisée. Les jeunes attaquants sénégalais regarderont d'autres continents pour apprendre le métier. Les latéraux prometteurs se disperseront entre championnats trop peu structurés. Et le football sénégalais, cette force montante du continent, rentrera dans une phase d'introspection dont il ne sortira que si des décisions radicales sont prises dès maintenant : clarifier la vision, renouveler les cadres techniques, investir dans des écoles de formation dignes de ce nom.
Entre 2002 et 2022, le Sénégal avait compris l'équation : être régulièrement au Mondial, c'était accepter la compétition interne, c'était valoriser les jeunes, c'était rester humble face aux géants. En 2026, cette équation n'a pas fonctionné. Pour que 2030 soit différent, il faudra que les responsables du football sénégalais acceptent de tout repenser — non pas comme une punition, mais comme l'opportunité de retrouver cet esprit qui avait porté le sénégalais jusqu'aux quarts de finale en 2002.