Un ancien international marocain place Adel Taarabt au niveau technique de Neymar. Une sortie qui rouvre la question du talent gâché le plus emblématique du football marocain.
« Techniquement, Taarabt, c'était aussi fort que Neymar. » La phrase a fusé comme une provocation, mais elle mérite mieux que le haussement d'épaules réflexe. Parce qu'elle touche à quelque chose de réel, de douloureux même, dans l'histoire du football marocain : le cas Adel Taarabt reste, vingt ans après ses débuts fracassants à Lens, l'une des grandes énigmes du football mondial. Un talent absolu, unanimement reconnu, et une carrière qui n'a jamais vraiment décollé au sommet. La comparaison avec Neymar Da Silva Santos Júnior n'est pas anodine — elle dit quelque chose sur ce qu'aurait pu être Taarabt si le destin, ou lui-même, avait choisi autrement.
Sur quoi repose vraiment cette comparaison avec Neymar ?
Celui qui a lancé cette comparaison n'est pas un inconnu du football marocain. Ancien international habitué des vestiaires et des sélections, il sait ce qu'il a vu, de près, à l'entraînement comme en match. Et ce qu'il décrit n'est pas une nostalgie béate : c'est un constat technique précis. La vivacité dans les espaces réduits, la résistance au contact malgré un gabarit trompeur, la créativité dans les derniers mètres — sur ces critères, Taarabt, à son meilleur niveau, pouvait effectivement rivaliser avec les plus grands.
Il suffit de se souvenir de sa saison 2010-2011 avec Queens Park Rangers en Championship. Dix-neuf buts, quinze passes décisives, élu meilleur joueur du championnat anglais de deuxième division. Des statistiques qui feraient pâlir bien des milieux offensifs de Premier League la même saison. Harry Redknapp, son entraîneur à l'époque, ne cachait pas son enthousiasme : selon lui, Taarabt était capable d'évoluer dans n'importe quel club d'Europe. Le joueur avait alors 22 ans. Tout semblait possible.
La comparaison avec Neymar tient sur le plan des qualités brutes. Ce qui les distingue, fondamentalement, c'est la trajectoire. Le Brésilien a su transformer son génie en constance, en trophées, en présence au plus haut niveau pendant plus d'une décennie au Barça, au PSG, en Seleção. Taarabt, lui, a brillé par éclats — et ces éclats ont suffi à nourrir la légende.
Pourquoi ce talent n'a-t-il jamais trouvé son écrin au plus haut niveau ?
La question a été posée, retournée, analysée sous tous les angles depuis des années. Les réponses sont multiples, souvent contradictoires, et rarement satisfaisantes. On a parlé d'un manque de rigueur, d'une relation compliquée avec les contraintes de l'entraînement professionnel, de difficultés à s'intégrer dans des collectifs exigeants. Plusieurs entraîneurs, notamment à Tottenham Hotspur où il a été formé, ont évoqué des lacunes dans l'investissement quotidien. Le talent pur ne suffit pas quand les exigences tactiques et physiques du football moderne imposent une discipline de fer.
Mais réduire le cas Taarabt à une simple question de sérieux serait trop simple, presque injuste. Le football de haut niveau est aussi une affaire de contexte, de club, d'entraîneur capable de gérer un profil atypique. Zinédine Zidane disait qu'il fallait savoir protéger les joueurs créatifs des excès du système. Taarabt n'a peut-être jamais rencontré, au bon moment, le cadre qui lui aurait permis d'exprimer durablement l'étendue de son registre.
Son passage à l'AC Milan en 2014, prêté par QPR, illustre parfaitement cette ambivalence. Des prestations remarquées, une technique saluée par des coéquipiers de la trempe de Kakà, et pourtant une intégration jamais vraiment aboutie. Le Milan traversait alors lui-même une période de turbulences institutionnelles et sportives, et Taarabt est reparti sans avoir pu s'y installer. Le timing, encore et toujours, a joué contre lui.
Que dit ce débat sur la façon dont le football traite ses génies imparfaits ?
Le retour médiatique sur Adel Taarabt n'est pas anodin dans le contexte actuel. Le Maroc vit depuis la Coupe du monde 2022 — et sa demi-finale historique — une forme d'introspection collective sur son football, ses talents, les raisons pour lesquelles une génération dorée n'a pas toujours produit les résultats attendus en club. Hakim Ziyech, Sofiane Boufal, et avant eux Taarabt : le football marocain a régulièrement produit des joueurs d'une richesse technique exceptionnelle dont les carrières européennes ont souvent déçu les attentes initiales.
Ce phénomène interroge autant les clubs formateurs que les structures d'accompagnement. Le taux de transformation des talents africains et nord-africains en stars durables du football européen reste structurellement faible par rapport aux joueurs issus des académies sud-américaines ou d'Europe de l'Ouest. Les raisons tiennent à des questions d'adaptation culturelle, de soutien psychologique, mais aussi de regard parfois biaisé des staffs techniques sur des profils atypiques.
Le cas Taarabt pose aussi une question plus large sur la valeur qu'on accorde au plaisir du jeu dans un football de plus en plus industrialisé. Il a fait lever des stades. Il a offert des moments de pure magie, du Racing Club de Lens à Benfica en passant par le San Jose Earthquakes en fin de carrière. Est-ce que cela suffit à constituer une carrière réussie ? La réponse dépend de l'échelle à laquelle on mesure le succès — et cette échelle, dans le sport professionnel contemporain, est presque exclusivement celle des titres et des contrats.
La sortie de cet ancien international marocain, au fond, ne vise peut-être pas à réécrire l'histoire. Elle cherche à restituer une vérité technique trop vite ensevelie sous les récits de la déception. Taarabt avait le talent. La comparaison avec Neymar, si elle peut paraître excessive à première lecture, force à regarder ce talent en face, sans le filtre de la frustration rétrospective. Et si le vrai débat, désormais, était de savoir comment le football marocain — et le football européen avec lui — évite de laisser filer les prochains Taarabt avant même qu'ils n'aient eu la chance de prouver ce dont ils étaient réellement capables ?