Le président de la FIFA provoque l'Italie en évoquant son absence du Mondial 2026. Des déclarations qui raviven le traumatisme italien et cristallisent les tensions autour de la gouvernance mondiale du football.
Quand Gianni Infantino ouvre la bouche, le football mondial retient son souffle. Pas toujours pour les bonnes raisons. Cette semaine, le président de la FIFA s'est offert le luxe de s'amuser ouvertement de l'absence de l'Italie à la Coupe du Monde 2026, provoquant ainsi un émoi que seul le football sait cristalliser. Pas une simple critique technique ou un constat neutre : des déclarations teintées de moquerie qui résonnent comme une giffle pour une nation qui a remporté quatre titres mondiaux et qui, jusqu'à récemment encore, incarnait l'excellence défensive européenne.
Pourquoi Infantino s'autorise-t-il cette provocation?
Comprendre la dynamique, c'est d'abord saisir que Gianni Infantino n'est jamais vraiment à court de polémiques. Depuis son arrivée à la tête de la FIFA en 2016, il a transformé l'institution en amplificateur de ses propres obsessions : augmentation du nombre d'équipes à la Coupe du Monde, championnats du monde de clubs hallucinants, calendrier toujours plus chargé. L'homme cultive une certaine impunité, protégé par le consensus flou qui règne dans le football international.
L'Italie, elle, représente quelque chose d'autre. C'est la tradition, la rigueur tactique, cette école de pensée qui a structuré le football européen pendant des générations. Que les Azzurri manquent le Mondial deux fois de suite (2018 en Russie, 2022 au Qatar, et désormais 2026) expose une faille systémique qui touche à l'identité même du calcio. Pour Infantino, qui aime se présenter comme un visionnaire moderniste, l'effondrement italien devient une preuve que l'ancien système ne fonctionne plus.
Mais il y a plus. Infantino sait parfaitement que ses provocations génèrent du bruit. Chaque phrase malveillante crée du contenu, alimente les débats, maintient son nom en circulation. C'est une stratégie bien rodée : transformer chaque intervention en événement médiatique, peu importe la teneur. L'absurdité devient stratégie de communication.
Comment l'Italie s'est-elle retrouvée dans cette impasse?
Revenons aux faits footballistiques. L'Italie a échoué à se qualifier pour la Coupe du Monde 2022 au Qatar après avoir perdu contre la Macédoine du Nord en barrages, une séquence qui restera gravée dans les annales de l'humiliation sportive. La scène : Stojkovski qui scelle le sort des champions d'Europe 2020 dans un stade glacial de Palerme. L'effondrement n'était pas accidentel. Il reflétait une crise structurelle profonde.
Roberto Mancini avait sorti le génie de sa lampe magique lors de l'Euro 2020, insufflant une renaissance tactique aux Azzurri. Mais après ce sommet, la chute s'est avérée vertigineuse. Les joueurs clés vieillissaient. La génération dorée de la Juventus s'émiettait. Et surtout, le football italien, autrefois bastion d'une défense de fer, s'était fragmenté entre des clubs dominés par des entraîneurs étrangers et une culture tactico-technique qui perdait progressivement sa cohérence.
Luciano Spalletti, nommé après le désastre qatarien, a hérité d'une équipe sans colonne vertébrale. Les éliminatoires européens ont confirmé l'ampleur du chantier : 38 points en dix matches, certes, mais contre une opposition que personne ne qualifierait d'intimidante. La Suisse, la Slovaquie, la Bulgarie. L'Italie a obtenu son billet, mais le sentiment de fragilité persiste. Quelque part entre la médiocrité ordinaire et une décadence qu'on peine à avouer.
Qu'est-ce que cela révèle sur le football mondial actuel?
Les Mondiaux modernes ne récompensent plus la tradition ou le passé glorieux. Ils rétribuent l'adaptabilité, la capacité à naviguer des calendriers infernaux, à produire du talent offensif à haut débit. L'Italie excellait autrefois dans ce jeu où la défense était un art, où Gattuso, Nesta et Cannavaro incarnaient une philosophie. Aujourd'hui, les Bleus et les Anglais dominent en jonglant avec cinq, six attaquants de classe mondiale.
Infantino, par ses provocations, expose en réalité une vérité peu flatteuse : le football européen traditionnel perd du terrain. Les champions actuels sont soit des machines à génération de talents massifs (France, Belgique jusqu'à récemment), soit des nations qui ont osé se réinventer complètement (Espagne, Pays-Bas). L'Italie, elle, s'accroche à des vestiges.
Et la blague du président de la FIFA résonne comme un symptôme. Pas une cause, un symptôme. Elle dit que le vieux continent, sa prudence, ses hiérarchies, son respect des canons tactiques, cela n'intéresse plus la gouvernance mondiale du football. Infantino ne moque pas l'Italie gratuitement. Il la regarde comme on observe une institution qui s'étiole, incapable de s'adapter à ses propres révolutions.
La Route vers la Coupe du Monde 2026 s'accélère. Entre-temps, Luciano Spalletti doit fabriquer une renaissance avec des pièces détachées. Une renaissance qui paraît, chaque jour davantage, une chimère. L'humour d'Infantino, cruel comme il se doit, n'en souligne que plus l'ampleur.