Après Cristiano Ronaldo, la Saudi Pro League attire les plus grandes stars mondiales. Benzema, Kanté, Mané : comment le royaume construit son empire football.
Quand on parle d'Arabie saoudite et de football, on pense d'abord à Cristiano Ronaldo débarquant à Al Nassr fin 2022 comme un coup de tonnerre dans la presse internationale. Mais ce n'était que le début. Le championnat saoudien s'est transformé en deux ans en véritable aimant à vedettes, attirant des joueurs qu'on imaginait intouchables, des monuments du jeu moderne qui auraient dû terminer leur carrière en Europe. C'est un phénomène économique sans précédent dans l'histoire du football.
Quand les petrodollars écrivent l'histoire du mercato
La Saudi Pro League ressemble de moins en moins à un championnat du Golfe. Depuis l'arrivée de Ronaldo il y a deux ans, elle s'est enrichie d'une brochette impressionnante de champions : Karim Benzema à Al Ittihad, N'Golo Kanté à Al Ittihad également, Sadio Mané à Al Nassr, Fabinho et Jordan Henderson à Al Ettifaq. Plus récemment, Marcelo Brozovic a quitté l'Inter Milan pour Al Nassr, et Seko Fofana a signé à Al Hilal.
Ces noms ne sont pas des has-been en quête de dernières piges tranquilles. Benzema venait de remporter le Ballon d'Or avec le Real Madrid. Kanté avait passé une décennie à dominer les midfields européens. Mané sortait d'une saison prolixe à Liverpool. On parle de joueurs en plein apogée de leur carrière, ou du moins en ayant encore beaucoup à donner. Comment un championnat longtemps moqué pour son niveau technique serait-il devenu aussi attractif ? L'argent, d'abord. Des salaires faramgineux, sans impôt sur le revenu, des contrats sur trois ou quatre ans qui garantissent une retraite dorée. Mais aussi, et c'est moins trivial, un projet d'envergure porté par l'État saoudien lui-même.
Le royaume ne cache pas ses ambitions : transformer le football local en vitrine mondiale, inscrire le pays au palmarès des grandes nations du ballon rond. Les investissements du Public Investment Fund, le fonds souverain saoudien, dans les clubs les plus prestigieux (Al Nassr, Al Hilal, Al Ittihad) ont permis aux écuries de viser haut, très haut. Dix-huit équipes composent le championnat, mais quatre ou cinq d'entre elles ont les moyens financiers d'une super-puissance européenne.
L'Europe en perte de vitesse face aux sirènes du Golfe
Ce qui fascinait les observateurs du football il y a encore trois ou quatre ans, c'est que les grandes ligues européennes semblaient incontournables pour tout joueur ambitieux. La Ligue 1 française, la Serie A italienne, la Liga espagnole, la Premier League anglaise : voilà les destinations qui comptaient, celles où les légendes se forgeaient. L'Arabie saoudite était synonyme de retraite anticipée, de consolation pour vétérans sans avenir.
Cette hiérarchie s'écroule. Depuis 2023, le championnat saoudien a enregistré plus de transferts de stars que jamais. Les clubs européens commencent à peine à réaliser qu'ils perdent du pouvoir d'attraction. Pourquoi un joueur accepterait-il de jouer en Ligue 2 française ou même en Ligue 1 avec un salaire modeste, quand Al Nassr lui propose le triple dans un cadre de vie pensé pour les golden boys du sport ? Pourquoi accepter la compétition féroce de la Premier League quand Al Hilal vous garantit des conditions de travail presque irréelles ?
Les critiques fusent : le niveau technique serait inférieur, l'audience mondiale limitée, les stades moins prestigieux que le Bernabéu ou Stamford Bridge. Vrai sur le papier. Mais pour un joueur approchant la trentaine, qui a déjà tout remporté en Europe (comme Benzema ou Mané), la question change de nature. Il ne s'agit plus de progresser sportivement, mais de maximiser les gains avant la retraite, tout en restant compétitif. Et sur ce terrain-là, l'Arabie saoudite ne se laisse battre par personne.
Un modèle durable ou une bulle vouée à crever
Bien sûr, plane au-dessus de cette débâcle une question légitime : combien de temps cela tiendra-t-il ? Les investissements saoudiens dans le sport sont colossaux, mais dépendent entièrement de la volonté politique et des revenus pétroliers. Si l'État décide un jour de réorienter ses priorités, la machine s'arrête. D'autre part, attirer des stars n'est qu'une partie du projet ; il faudrait aussi bâtir une équipe compétitive à l'échelle mondiale, et c'est un exercice bien plus complexe.
Al Hilal et Al Nassr, les deux mastodontes locaux, se battent chaque saison pour la couronne, mais leur crédibilité internationale reste à prouver. Aucune d'elles n'a remporté la Ligue des champions asiatique depuis longtemps. Accumuler des stars ne suffit pas : il faut les faire jouer ensemble, créer une alchimie, bâtir une mentalité collective. C'est là que l'expérience des ligues européennes, forgée sur des décennies, reprend ses droits.
Néanmoins, le mouvement est lancé, irrésistible. Chaque arrivée de joueur connu booste l'intérêt médiatique, les audiences, la capacité de financement. La machine s'auto-alimente. Dans deux ou trois ans, verrons-nous un Mbappé ou un Haaland s'interroger sur une offre saoudienne ? Probablement pas. Mais un Griezmann, un Modric, un joueur au sommet de sa gloire mais conscient que l'horloge tourne ? La question ne semble plus farfelue. L'Arabie saoudite a changé les règles du jeu. Europe, à vous de réagir.