Antoine Griezmann a fermé la porte à un retour en équipe de France avant la Coupe du monde 2026. Une décision qui redessine les contours de l'attaque tricolore.
« Je ne reviendrai pas. » Trois mots. Pas de circonvolutions, pas de porte entrouverte pour ménager l'avenir. Quand Antoine Griezmann a répondu aux questions sur un hypothétique retour en équipe de France avant la Coupe du monde 2026, le Mâconnais a été d'une clarté désarmante. À 33 ans, au seuil d'un Mondial qui se disputera aux États-Unis à partir du 11 juin, l'un des meilleurs joueurs de l'histoire du football français tourne définitivement la page bleue. Et cette page, elle pèse lourd — 137 sélections, deux finales mondiales, un titre en 2018, un Ballon d'Or de bronze qui restera comme l'une des grandes injustices du foot contemporain.
Pourquoi Griezmann a-t-il choisi de refermer cette porte maintenant ?
Il y a dans ce renoncement quelque chose qui ressemble moins à une capitulation qu'à une décision mûrie, presque philosophique. Griezmann n'a pas été écarté — ou du moins pas officiellement. Didier Deschamps ne l'avait pas convoqué depuis novembre 2022, depuis ce quart de finale du Mondial qatari face à l'Angleterre où « Grizou » avait livré l'une des prestations les plus abouties de sa carrière internationale. Puis le silence. Une mise à l'écart qui n'a jamais été expliquée publiquement, une de ces ruptures à la française, feutrée, enveloppée dans le coton diplomatique des non-dits.
Entre les deux hommes, les tensions ne datent pas d'hier. La relation Deschamps-Griezmann a toujours eu quelque chose d'un mariage de raison — productif, parfois brillant, mais rarement fusionnel. Le sélectionneur a longtemps tergiversé sur le meilleur poste de son attaquant, le plaçant tantôt en neuf et demi, tantôt en soutien d'un Kylian Mbappé qui absorbait toute la lumière. Griezmann a rendu 36 buts et 33 passes décisives en sélection, des chiffres qui feraient rougir bien des attaquants estampillés titulaires indiscutables. Pourtant, quelque chose n'a jamais tout à fait collé dans le récit public.
Sa réponse aujourd'hui n'est donc pas une réaction épidermique à une vexation récente. C'est l'aboutissement logique d'une séparation progressive, comme ces couples qui continuent à partager le même toit par habitude avant que l'un des deux ne décide enfin de faire ses valises. Griezmann a fait ses valises. Sereinement.
Qu'est-ce que cette absence change vraiment pour les Bleus en 2026 ?
La question mérite d'être posée sans nostalgie excessive. L'équipe de France 2026 ne sera pas l'équipe de France 2018, et c'est peut-être tant mieux. Les équipes qui gagnent deux fois de suite avec les mêmes hommes sont rares — les All Blacks et leurs dynasties à part, le football mondial n'offre guère d'exemples récents de cette longévité collective au plus haut niveau.
Mbappé reste l'alpha et l'oméga de cette sélection, même si son installation au Real Madrid a redéfini son rapport au collectif. Autour de lui, Deschamps devra composer une attaque sans la créativité unique de Griezmann — ce joueur capable de jouer entre les lignes comme personne en France depuis Zinédine Zidane, avec cette intelligence de déplacement qui ne s'apprend pas, qui se possède ou non. Aucun attaquant tricolore du moment ne reproduit exactement ce profil, ce mélange de générosité défensive, de sens du but et de vision du jeu qui faisait de Griezmann un joueur à double sens de lecture : dangereux quand il avait le ballon, précieux quand il ne l'avait pas.
Les prétendants existent — Marcus Thuram a prouvé sa valeur à l'Inter Milan, Randal Kolo Muani cherche à relancer sa carrière, Bradley Barcola monte en puissance au Paris Saint-Germain. Mais aucun ne viendra simplement « remplacer » Griezmann. On ne remplace pas 137 sélections et une culture du haut niveau accumulée depuis 2014. On reconstruit autrement, on adapte le système. Deschamps, pragmatique jusqu'à l'obsession, saura le faire. La question est de savoir si ce sera suffisant face à des candidats sérieux — l'Angleterre de Jude Bellingham, le Brésil en reconstruction, l'Espagne championne d'Europe en titre.
Griezmann restera-t-il dans les mémoires à la juste hauteur de ce qu'il a accompli ?
L'histoire du sport est pleine de joueurs que leur époque n'a pas su regarder en face. Johan Cruyff n'a jamais été champion du monde. Raymond Kopa a terminé sa carrière sans que la France réalise pleinement ce qu'elle avait possédé. Griezmann appartient à cette catégorie particulière de champions qui ont tout gagné — Liga, Ligue Europa, Ligue des Champions avec l'Atlético de Madrid en 2024, Coupe du monde 2018 — et qui pourtant traînent derrière eux l'image de celui qui n'a jamais tout à fait eu le statut qu'il méritait.
Son aventure avec l'Atlético de Madrid reste l'une des histoires d'amour les plus belles du football européen des dix dernières années. Parti en 2019 pour le Barça dans ce qui ressembla à une trahison, revenu en 2021 comme un enfant prodigue, avant de rempiler encore et de remporter enfin cette Ligue des Champions qui avait failli lui échapper à deux reprises. Diego Simeone l'a façonné autant qu'il l'a sublimé, lui imposant une rigueur défensive qui a transformé un attaquant talentueux en véritable leader de jeu.
En équipe de France, il laisse une trace indélébile, même si le grand public français a parfois préféré s'enthousiasmer pour d'autres. Le Mondial 2018 en Russie lui doit beaucoup — quatre buts, deux passes décisives, un pressing permanent. La finale contre la Croatie, il l'a gagné autant que N'Golo Kanté ou Paul Pogba, peut-être même plus. Mais les récits collectifs ont leurs injustices propres, et Griezmann a souvent été le personnage secondaire d'une histoire dont il était en réalité l'un des coauteurs principaux.
Reste maintenant à savoir si les Bleus sauront se passer de lui pour aller chercher cette troisième étoile à l'été 2026. Didier Deschamps, lui-même champion du monde joueur en 1998 avant de le redevenir comme sélectionneur en 2018, sait mieux que quiconque que les grands tournois ne se gagnent pas avec des légendes mais avec des équipes soudées. La page Griezmann est tournée. Le roman français, lui, continue — et son prochain chapitre s'écrira sous les projecteurs américains, dans des stades de la NFL reconvertis pour l'occasion, face à un monde entier qui regardera si la France peut encore rêver d'un triplé historique.