La chaîne de la LFP prévoit de diffuser entre 20 et 25 matchs amicaux cet été, une stratégie de fidélisation révélatrice de ses ambitions éditoriales.
Vingt à vingt-cinq matchs amicaux. Le chiffre, lâché par Jérôme Cazadieu sur le plateau de l'émission After FC ce jeudi soir, dit beaucoup sur la manière dont Ligue 1+ envisage désormais son rapport au temps. La chaîne de la Ligue de Football Professionnel ne veut plus vivre au rythme du championnat seul — neuf mois de compétition, trois mois de silence. L'été, longtemps considéré comme un désert éditorial pour les diffuseurs de foot français, devient une terra incognita à coloniser.
Pourquoi Ligue 1+ s'attaque à la trêve estivale ?
La logique est simple, presque brutale dans son pragmatisme. Un abonné qui ne voit rien sur sa chaîne pendant trois mois est un abonné qui réfléchit à résilier. Dans l'économie des plateformes de streaming sportif, la rétention est le nerf de la guerre autant que l'acquisition. Canal+ l'avait compris depuis longtemps avec ses documentaires et ses magazines de coulisses. Ligue 1+, née dans un contexte chaotique — celui du naufrage de Mediapro et des droits TV récupérés en catastrophe par la LFP —, doit construire cette fidélité pierre par pierre.
La préparation estivale offre une matière idéale pour cela. Les matchs de pré-saison ne sont pas des rencontres anodines : ils mettent en scène les recrues, les projets tactiques naissants, les retrouvailles avec les supporters après des semaines de disette. Entre 20 et 25 rencontres amicales, c'est une vitrine potentielle pour chaque club de Ligue 1 souhaitant s'y associer, mais aussi une promesse faite à l'abonné : la chaîne sera là, même quand le championnat ne l'est pas.
Historiquement, les tournées estivales ont toujours fasciné les fans. Le Barcelona de Johan Cruyff parcourait l'Europe en juillet pour tester ses idées, le Saint-Étienne des années 70 remplissait des stades en amical au Maroc. Ce que Ligue 1+ veut capter, c'est précisément cet appétit-là — la curiosité du fan qui veut voir son équipe avant tout le monde.
Quelle est la vraie stratégie éditoriale derrière cette annonce ?
Jérôme Cazadieu n'est pas simplement directeur marketing — il est aussi directeur éditorial, et cette double casquette n'est pas anodine. Elle signifie que chez Ligue 1+, le contenu et sa commercialisation sont pensés ensemble, ce qui tranche avec la culture historique des chaînes sportives françaises où les deux départements se regardaient souvent en chiens de faïence.
La stratégie qui se dessine ressemble à celle qu'ont adoptée les ligues américaines depuis des décennies. La NBA Summer League, créée en 1994, est aujourd'hui un événement à part entière suivi par des millions de fans uniquement parce que la NBA a décidé un jour de la traiter comme telle. Ce n'est pas le niveau qui crée l'intérêt — c'est la narration construite autour. Ligue 1+ semble avoir intégré cette leçon.
Sur le plan technique, la chaîne dispose désormais d'une régie propre et d'équipes de production rodées après deux saisons d'existence. Couvrir des matchs amicaux dispersés géographiquement — certains clubs partent en Asie, d'autres au Portugal, d'autres encore organisent des tournois en France — représente un défi logistique réel. Mais c'est aussi une opportunité de montrer des visages nouveaux, des stades différents, une forme de football décompressé que les caméras captent rarement pendant la compétition.
La chaîne de la LFP peut-elle vraiment s'imposer face aux géants du streaming sportif ?
La question mérite d'être posée sans détour. Ligue 1+ évolue dans un paysage audiovisuel où DAZN — son principal concurrent pour les droits de Ligue 1 — investit massivement à l'échelle mondiale, où beIN Sports conserve une base d'abonnés fidèle sur les compétitions internationales, et où Canal+ reste une référence culturelle pour la génération qui a grandi avec le Lundi au Foot et les Canal Focus.
Le nombre d'abonnés de Ligue 1+ n'a pas été communiqué officiellement depuis plusieurs mois, ce qui en dit long sur la sensibilité du sujet. Mais l'ambition affichée par Cazadieu sur After FC suggère une chaîne qui ne se contente pas de survivre. Vingt-cinq matchs amicaux couverts, c'est un investissement éditorial significatif pour une structure encore jeune.
Le modèle le plus pertinent à observer est peut-être celui de la NFL Network aux États-Unis, chaîne propriétaire de la ligue américaine de football américain. En proposant un contenu 365 jours par an — drafts, combines, training camps, matchs de pré-saison — elle a réussi à transformer une saison de 18 semaines en une passion d'année entière. Ligue 1+ ne peut évidemment pas répliquer cette machine à l'identique, mais l'intuition est la même : le football ne s'arrête jamais vraiment, et la chaîne qui saura raconter ses entre-deux prendra une longueur d'avance décisive.
La vraie inconnue reste la qualité de l'exécution. Diffuser un amical Toulouse-Brøndby depuis un stade de Marbella un mardi de juillet, c'est techniquement possible. En faire un moment que l'abonné choisit de regarder plutôt que de scroller sur autre chose, c'est un métier différent. Si Ligue 1+ réussit à construire cette habitude estivale dès cet été, elle aura accompli quelque chose que peu de chaînes sportives françaises ont réussi avant elle. Et quand le coup d'envoi de la nouvelle saison de Ligue 1 retentira en août, ses abonnés seront déjà là — confortablement installés, et pas pressés de partir.