Nommé sur le banc de Tottenham, Roberto De Zerbi fait appel à un psychologue du sport pour stabiliser mentalement un club en crise profonde.
Quand Bill Shankly disait que le football n'était pas une question de vie ou de mort mais quelque chose de bien plus sérieux, il n'avait probablement pas imaginé qu'un jour, un entraîneur prendrait la formule au pied de la lettre en recrutant un professionnel de l'esprit pour soigner une équipe à la dérive. Roberto De Zerbi, 46 ans, vient de prendre en main les destinées de Tottenham Hotspur — club au bord de la relégation, au moral en lambeaux — et l'une de ses premières décisions n'est pas un latéral gauche ni un milieu défensif. C'est un psychologue du sport. Le signal est fort. Et révélateur d'une nouvelle façon de penser le management d'élite.
Un club brisé face à un entraîneur qui pense en dehors du rectangle vert
Tottenham, en 2025, ressemble à ces vieilles franchises NBA qu'on appelle «rebuilding teams» sans oser dire qu'on ne sait plus très bien ce qu'on reconstruit. Le club londonien enchaîne les entraîneurs comme d'autres enchaînent les défaites — ce qui, dans leur cas, revient au même. Depuis le départ d'Antonio Conte en 2023, les Spurs ont traversé les règnes d'Ange Postecoglou avec ses idéaux offensifs magnifiques mais financièrement dévastateurs, accumulant des résultats catastrophiques. Moins de 30% de victoires sur la phase aller de la saison en Premier League, une équipe qui concède en moyenne plus de deux buts par match et un vestiaire dont la fracture est visible depuis les tribunes de presse. Ce n'est pas un contexte — c'est une scène de crime.
De Zerbi arrive dans ce décor post-apocalyptique avec ses valises et, visiblement, ses convictions intactes. On le connaît pour son jeu de positionnement, son obsession tactique, ses séances vidéo interminables à Brighton où il a transformé des joueurs de second rang en références de la Premier League. On le connaît moins pour cette sensibilité aux dimensions humaines du football, pourtant manifeste depuis ses années à Sassuolo. L'homme pleure dans les conférences de presse. Il parle aux joueurs. Il lit. Son passage raté à l'Olympique de Marseille — une aventure qui a tourné court sur fond de tensions institutionnelles et de résultats insuffisants — ne semble pas avoir érodé sa foi dans une certaine vision holistique du métier.
Faire appel à un psychologue du sport n'est pas, en soi, une révolution. Quelques clubs avancés comme le FC Barcelone sous Guardiola, ou Manchester City dans sa version la plus accomplie, ont intégré des professionnels du soutien mental à leur staff depuis longtemps. Ce qui tranche ici, c'est le timing et le message. De Zerbi en fait une priorité dès son installation, avant même d'avoir disputé son premier match. C'est une déclaration d'intention : le problème de Tottenham n'est pas uniquement tactique. Il est psychologique.
Quand le mental devient le premier chantier tactique d'une reconstruction
La science du sport a évolué considérablement sur ce sujet. Les travaux de Martin Seligman sur la résilience apprise, ou ceux de Mihaly Csikszentmihalyi sur l'état de «flow», ont progressivement trouvé leur chemin jusqu'aux vestiaires professionnels. Certaines équipes de rugby — le All Blacks néo-zélandais en tête — ont été pionnières dans l'intégration systématique d'un accompagnement psychologique. Le football professionnel anglais, réputé pour sa culture du «dur à cuire», a longtemps résisté. Les choses bougent. Lentement, mais elles bougent.
À Tottenham, l'enjeu est presque clinique. Des joueurs comme Heung-min Son, capitaine vieillissant d'un navire qui prend l'eau, ou des recrues onéreuses incapables de confirmer leurs niveaux d'achat, portent sur leurs épaules le poids d'attentes impossibles dans un environnement chaotique. La rotation permanente des entraîneurs crée ce que les spécialistes appellent une «insécurité d'attachement institutionnelle» — les joueurs ne savent plus à qui se fier, quel système apprendre, quoi croire. Un psychologue ne résout pas ça en une séance. Mais il crée un espace de parole, de régulation émotionnelle, de reconstruction de la confiance collective.
De Zerbi, de son côté, sait ce que représente la pression d'un grand club sans résultats. Son passage marseillais, suivi avec espoir puis avec incompréhension par tout un peuple de supporters, lui a offert une leçon brutale sur ce que l'environnement peut faire à un projet footballistique. Cette expérience, loin d'être un handicap dans son CV, pourrait être exactement ce qui le rend pertinent pour Tottenham. Il a connu l'échec. Il a dû se reconstruire. Il comprend sans doute mieux que quiconque l'utilité d'un regard extérieur professionnel dans ces moments-là.
- Tottenham a changé 5 entraîneurs en moins de 3 ans avant l'arrivée de De Zerbi
- Les Spurs ont encaissé plus de 50 buts en Premier League sur la saison en cours
- De Zerbi avait transformé Brighton de la 9e à la 6e place en deux saisons, avec un budget parmi les plus modestes du top 10
- Moins de 35% des clubs de Premier League disposent d'un psychologue du sport à temps plein dans leur staff
Reste une question qui traverse tous ces chantiers de reconstruction mentale : est-ce que le football professionnel anglais est prêt à laisser ce type d'approche prendre toute sa place ? La culture du vestiaire en Premier League, avec ses hiérarchies informelles et ses codes de virilité performative, n'est pas toujours compatible avec l'idée d'aller «parler à un psy». De Zerbi va devoir convaincre des joueurs, pas seulement des directeurs sportifs. C'est peut-être là que se joue vraiment son pari à Tottenham — pas sur un tableau blanc tactique un lundi matin, mais dans la confiance qu'il réussira ou non à installer dans un groupe qui, depuis trop longtemps, ne croit plus en grand-chose. Si cette expérience porte ses fruits, elle pourrait bien devenir un modèle que d'autres clubs en crise s'empresseront de copier. Le football de haut niveau a toujours fonctionné par contamination des bonnes idées.