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Football

Juventus en Europa League au prix du chaos turinois

Par Thomas Durand··5 min de lecture·Source: Footmercato

Le Derby della Mole entre Torino et Juventus s'est transformé en débâcle sécuritaire avant le coup d'envoi. Les Bianconeri se qualifient malgré des scènes qui interrogent sur la gouvernance du football italien.

Juventus en Europa League au prix du chaos turinois

Dimanche soir à Turin, le football a failli disparaître sous les fumigènes et la rage. Le Derby della Mole entre le Torino et la Juventus ne s'est jamais joué comme prévu, ou plutôt il s'est joué sous un ciel de tensions qui a transformé les abords du Stadio Olimpico en champ de bataille urbain. C'est devenu une constante: les plus grands enjeux du football italien finissent par côtoyer l'anarchie. Et pendant ce temps-là, les Bianconeri se qualifient tranquillement pour l'Europa League, comme si le spectacle des tribunes avait moins d'importance que la feuille de match.

Comment le football s'est effacé devant la violence?

Les images qui ont circulé dimanche après-midi donnent le vertige: des affrontements massifs, des projectiles, des gaz lacrymogènes, une sécurité débordée. Pas entre supporters ennemis dans une zone de rencontre tolérée, mais à proximité immédiate du stade, impliquant forces de l'ordre et ultras dans un ballet sinistre devenu presque banal. En Italie, on connait cette chorégraphie par cœur. Elle se répète depuis des années avec la monotonie glaçante d'une tragédie grecque: chaque grande rencontre charrie son lot de violences anticipées, ses arrestations en série, ses dispositifs de sécurité gonflés à l'extrême.

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Ce qui distingue dimanche, c'est l'ampleur. Les forces de police ont dû intervenir massivement, créant des embouteillages humains aux portes du stade. Les supporters ont dû contourner des véhicules d'intervention, des cordons. Certains secteurs se sont vidés dans la confusion. On pense invariablement à Lazio-Roma au Stadio Olimpico, à ces derbies romains qui deviennent des simulacres de football tant la violence prend le pas sur le jeu. Turin n'échappait pas à la tradition, bien au contraire: le Derby della Mole représente peut-être l'une des plus vieilles rivalités urbaines d'Europe, née au début du siècle dernier, quand les deux clubs incarnaient deux mondes sociaux antagonistes. Cent vingt ans d'histoire de rancune, ce n'est pas rien. Mais cent vingt ans de rancune canalisée par des ultras sans véritable gouvernance, c'est la recette du désastre.

La question qu'on devrait se poser n'est pas « pourquoi dimanche » mais « pourquoi on accepte encore de faire jouer ces matchs »? Le calcul rationnel devrait être simple: soit on joue à huis clos, soit on interdit le match temporairement, soit on change le jour et l'heure. La Série A a choisi de jouer quand même. La Juventus s'est qualifiée pour l'Europa League, comme prévu. Le score, les buts, les performances individuelles—tout cela passe déjà au second plan quand vous lisez des récits d'évacuations et de blessés.

Pourquoi la Juventus sort finalement vainqueure d'un dimanche d'apparences?

Formellement, les Bianconeri ont fait ce qu'il fallait sur le terrain. Peu importe comment: trois points, une qualification actée, une place confirmée dans la deuxième compétition continentale. Depuis quelques années, la Juventus navigue dans une transition qui ressemble à un déclin contrôlé. Pas de scudetto depuis 2020, des années de doute sous Andrea Pirlo, puis sous Massimiliano Allegri qui a repris les rênes avec la charge d'un vieux cheval de labour attendu à regénérer une écurie blessée.

Cette qualification en Europa League, elle vient d'où exactement? Du classement de la Série A qui envoie le quatrième directement en Ligue Europa. La Serie A compte 48 matchs par saison, et chaque point pèse lourd dans une course où l'AS Roma ou le Napoli peuvent toujours refaire surface. La Juventus consolide son avance sur cette zone volatile. Pour une équipe qui a dominé le football italien pendant neuf ans consécutifs jusqu'en 2020, revenir simplement aux compétitions continentales sans trembler, c'est déjà une victoire narrative—même si elle goutte amère quand elle s'accompagne d'images de chaos.

Allegri, philosophe du football italien, doit jongler avec une réalité: son équipe progresse, mais lentement. Elle n'est plus favorite, elle n'est plus dominante. Elle est juste... solide. Suffisante pour l'Europa League, insuffisante pour challenger le Scudetto. Le paradoxe turinois de 2024, c'est que cette solidité ennuyeuse paraît presque acceptable quand on la compare aux images d'un dimanche où le stade s'est fermé avant de s'ouvrir précautionneusement.

Qu'en est-il du football italien sous le poids de sa propre violence?

Ce qui frappe, en regardant le calendrier de la Série A, c'est la résignation collective. Tout le monde sait qu'il y aura des incidents. Tout le monde prépare des plans d'urgence comme on prépare un tremblement de terre. Les autorités locales, les clubs, les fédérations savent que certains matchs contiennent une charge toxique inhérente. Et pourtant, on joue. Parce qu'annuler, c'est perdre les revenus des billets. Parce qu'interdire aux ultras, c'est une bataille politique que les clubs préfèrent éviter.

L'ironie, c'est que ce dimanche n'était pas une anomalie italienne. Le Derby della Mole, c'était prévisible, quasi inscrit au calendrier comme une calamité naturelle. Et pourtant, à travers l'Europe, on continue de pointer du doigt le hooliganisme anglais historique, les débordements espagnols occasionnels, sans regarder le système de tolérance tacite qui existe en Italie. On a construit un édifice où la violence devient presque un accessoire du match, un rituel urbain auquel on ne peut pas vraiment échapper.

Pour la Juventus, donc, cette qualification en Europa League arrive avec un arrière-goût. Elle gagne au terrain, elle gagne au classement, elle gagne même le match. Mais le football tue un peu à chaque fois qu'on laisse faire. Et dimanche à Turin, il a saigné longtemps avant que les joueurs ne mettent les pieds sur le terrain.

Le vrai test pour la Série A, ce n'est pas la qualification de la Juventus. C'est sa capacité à réformer en profondeur un système où la violence et le football partagent le même stade, littéralement.

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