À la veille du 16e de finale face au Japon, l'ancien sélectionneur Dunga prend la parole pour soutenir son compatriote critiqué. Une intervention qui révèle les tensions au sein de la Seleção.
Dunga n'a pas la réputation d'être un homme qui mâche ses mots. Ancien milieu de terrain au tempérament affirmé, devenu sélectionneur du Brésil de 2006 à 2010, il continue d'occuper une place particulière dans le débat sportif brésilien, celle de conscience critique capable de dire tout haut ce que d'autres pensent bas. Voilà pourquoi son intervention, quelques heures avant le 16e de finale entre la Seleção et le Japon, mérite d'être prise au sérieux bien au-delà des clichés sur les querelles de vedettes.
Car ce n'est pas un problème de football tactique que Dunga soulève en défendant Neymar. C'est un problème de responsabilité collective et de culture du blâme qui gangrène depuis des mois le projet brésilien en cette Coupe du Monde 2026. Le fils de Pelé, entretemps passé par le PSG, Al-Hilal et maintenant Santos, concentre sur lui l'essentiel de la pression médiatique et populaire. Une pression qu'une nation entière semble avoir décidé de déverser sur les épaules d'un seul homme, quitte à oublier ce que le football brésilien doit à l'équilibre collectif.
Pourquoi le Brésil cherche-t-il un coupable unique ?
La Seleça, depuis sa débâcle de 2014 face à l'Allemagne — seven buts d'écart, une cicatrice qui ne s'est jamais refermée — n'a jamais vraiment retrouvé la sérénité de ses grandes périodes. Entre les titres manqués à la Copa América, les éliminations prématurées et les changements répétés de sélectionneurs, le Brésil a développé une sorte d'anxiété structurelle. Cette anxiété trouve toujours un visage pour s'incarner, et depuis le retour de Neymar à la compétition après sa blessure, ce visage est devenu celui du joueur de Santos.
Or il suffit de regarder les chiffres pour comprendre que la réalité est bien plus complexe. Le Brésil a concédé plus de buts que prévu en phase de groupes, ses transitions défensives ont montré des failles, et surtout — surtout — aucun autre joueur n'a vraiment émergé pour porter l'équipe sur ses épaules. Rodrygo, Vinícius Júnior, même Lucas Paquetá : tous ont eu des matches mitigés. Mais contrairement à Neymar, ils ne sont pas passés par le PSG, n'ont pas la même exposition médiatique, n'incarnent pas le même poids historique.
Dunga le sait : il a lui-même porté ce costume de responsable désigné d'avance lors de ses années de sélectionneur. Il a connu cette sensation de devoir justifier chaque décision, chaque composition d'équipe, face à une nation qui projette sur le football ses propres frustrations collectives. Voilà pourquoi son intervention ressemble à un acte de fraternité professionnelle, mais aussi à une mise en garde : accuser Neymar, c'est renoncer à comprendre les vrais problèmes tactiques et organisationnels du Brésil de 2026.
Le Japon peut-il exploiter ces doutes internes ?
À vingt-quatre heures du coup d'envoi, la question n'est pas tant ce que le Brésil peut faire face aux Japonais. C'est plutôt ce que les Brésiliens vont se faire à eux-mêmes. Le Japon, pour sa part, arrive sans ces bagages émotionnels. L'équipe de Moriyasu n'attend rien, ne doit rien à personne, et dispose d'une certaine liberté mentale — celle-là même qui permet parfois aux outsiders de bousculer les favoris.
Le football, à ce niveau, c'est aussi une question de sérénité collective. Or le Brésil en manque. Ses joueurs doivent à la fois jouer et gérer l'épée de Damoclès médiatique qui pend au-dessus de leur tête. Le Japon, lui, jouera simplement au football. Pas de grande histoire, pas de redéfinition du statut d'un pays. Juste un match, à gagner ou à perdre sans que cela bouleverse l'ordre du monde.
C'est précisément ce qui rend ce 16e de finale potentiellement dangereux pour la Seleça. Pas parce que le Japon est inarrêtable — les rapports de force favorisent largement les Brésiliens. Mais parce que les sélectionneurs japonais maîtrisent à merveille l'art de jouer collectif, de transition rapide, de récupération du ballon. Si le Brésil joue avec les freins psychologiques qu'on lui impose, le Japon trouvera des espaces. Et Neymar aura beau donner le meilleur de lui-même, cela ne suffira pas.
Dunga peut-il vraiment changer les mentalités à distance ?
La prise de parole de l'ancien entraîneur possède une valeur symbolique qui dépasse largement les mots prononcés. Dans la culture brésilienne du football, les anciens sélectionneurs jouent le rôle de sages, de gardiens de la tradition, de voix d'autorité auxquelles on fait crédit. Dunga, en particulier, incarne une certaine intégrité professionnelle. Quand il dit que Neymar mérite mieux que cette chasse aux sorcières, son message résonne différemment qu'un quelconque commentaire de médias généralistes.
Reste que déclarations et résultats vivent dans des univers différents. La pression médiatique ne s'efface pas parce qu'un ancien sélectionneur prend la défense d'une vedette. Les critiques continueront, les analyses à chaud fleuriront après chaque match. Seul un résultat positif contre le Japon, en particulier une victoire convaincante, pourrait commencer à écrire un nouveau récit. Un récit où Neymar et ses coéquipiers seraient enfin jugés sur leurs performances plutôt que sur les attentes démesurées qu'une nation place en eux.
L'intervention de Dunga, en ce sens, n'est pas vraiment une défense de Neymar. C'est un appel à la raison, une invitation à regarder le Brésil comme il est : une équipe en quête de certitudes, pas une nation ayant un droit d'usage exclusif à la victoire. Si cette invitation était entendue, le match face au Japon pourrait enfin se jouer sur le terrain plutôt que dans les pages des journaux.