Damiano Comolli et Luciano Spalletti s'opposent déjà frontalement à Turin. Le projet de continuité que devait incarner le duo se désagrège à peine lancé.
Lorsque Cristiano Giuntoli a pris les commandes de la Juventus en tant que directeur sportif, cet été, il s'était promis une chose : enfin, la stabilité. Après des années de turbulences, de départs précipités et de changements d'entraîneur à répétition, le club de Turin méritait selon lui une vision partagée, des hommes en phase, une trajectoire claire. Quelques mois à peine après son arrivée, ce rêve de sérénité administrative semble déjà s'évanouir. Les tensions entre Damiano Comolli, vice-président exécutif chargé du projet sportif, et Luciano Spalletti, l'entraîneur recruté pour redresser la Juventus, ont atteint un niveau suffisamment préoccupant pour inquiéter la direction. Deux visions du football, deux tempéraments incompatibles, deux projets qui divergent : voilà ce qui menace maintenant de paralyser le Calcio Massimo à l'heure où il cherchait tant à retrouver son lustre.
Pourquoi Comolli et Spalletti ne parviennent-ils pas à s'entendre ?
Le conflit qui couve entre ces deux figures fortes du football italien ne surprendra que celui qui ignore l'histoire récente du sport. Damiano Comolli, figure emblématique du renouveau que la Juventus tentait de construire, incarne la modernité administrative, l'approche data-driven, la vision long terme patiemment bâtie. Luciano Spalletti, lui, représente l'école du tempérament, du génie tactique, de l'autorité managériale qui ne tolère pas de partage du pouvoir réel. Quand l'un parle stratégie pluriannuelle et construction collective, l'autre pense à imposer sa marque immédiatement.
Les désaccords portent sur des sujets concrets : la politique de recrutement, bien sûr, où Spalletti souhaite des renforts offensifs immédiats tandis que Comolli privilégie une approche plus mesurée et prospective. Mais aussi sur les méthodes de travail, l'organisation quotidienne du centre d'entraînement, et même sur la gestion des joueurs actuels. Spalletti considère que certains éléments du groupe ne correspondent pas à son système de jeu ; Comolli, qui a investi du crédit politique dans leur recrutement, défend leur capacité à s'adapter. Ces frictions, qui semblent mineures sur le papier, s'accumulent et créent un climat délétère où chacun commence à douter de la légitimité de l'autre.
Ce qui complique encore davantage la situation, c'est que ni l'un ni l'autre ne possède une autorité administrative absolue et incontestée. Giuntoli, le directeur sportif, doit naviguer entre les deux, ce qui le place dans une position d'arbitre permanent. Or, arbitrer entre deux volontés fortes, c'est risquer de contenter personne et de laisser pourrir les tensions. La Juventus, qui a changé cinq entraîneurs en cinq ans, reproduit déjà le schéma que tout le monde redoutait : l'instabilité au cœur du projet.
Peut-on encore croire au projet de Spalletti à Turin ?
Luciano Spalletti arrive à la Juventus en tant qu'entraîneur de prestige, fort de son passage notable à la Roma et de son expérience récente en Serie A. Il n'est pas un débutant domestiqué qu'on peut modeler facilement. Il a des certitudes, des méthodes, une réputation à défendre. Or, dans un club où les décisions sportives remontent rapidement aux étages administratifs, où un directeur sportif aussi puissant que Comolli entend peser sur les choix de composition, difficile pour un entraîneur de se sentir vraiment libre.
Le paradoxe, c'est que Spalletti aurait pu être la solution idéale pour la Juventus. Avec un bilan record en Italie dans les cinq dernières années avant son arrivée à Turin, il représentait une certitude relative dans un football italien qui en manque cruellement. Mais cette certitude nécessite une confiance totale, une délégation sans arrière-pensée. Quand l'entraîneur doit constamment justifier ses décisions auprès du vice-président exécutif, quand chaque choix de joueurs devient un enjeu politique interne, la confiance s'érode. Les résultats sportifs, inévitablement, en souffrent.
La question qui taraude désormais les observateurs est simple : combien de temps avant que la situation n'explose ? Les premiers mois d'une saison sont cruciaux pour établir un rapport de force et de confiance. Si Spalletti ne sent pas cette confiance, s'il estime que ses décisions techniques sont systématiquement remises en cause par l'administration, il ne tardera pas à exprimer son mécontentement publiquement. Et à ce moment-là, le divorce devient inévitable.
Giuntoli peut-il encore sauver son projet de stabilité ?
Cristiano Giuntoli ne souhaitait pas cette situation. Son arrivée à Turin était censée marquer un tournant, apporter cette continuité administrative qui fait défaut au club depuis trop longtemps. Mais gérer des egos puissants est un art que peu de directeurs sportifs maîtrisent. Giuntoli doit, d'urgence, rétablir une hiérarchie claire des responsabilités. Qui décide vraiment du recrutement ? Qui a le dernier mot sur la composition tactique ? Qui arbitre en cas de désaccord ? Tant que ces questions resteront sans réponse précise, les tensions persisteront.
Une solution consisterait à renforcer légèrement la main de Spalletti, en lui donnant des garanties sur le mercato hivernal et une autonomie accrue dans ses choix d'équipes. Autre approche : recadrer Comolli, lui rappeler que son rôle est de construire une infrastructure sportive pérenne, non de diriger tactiquement l'équipe. Mais ces deux scénarios supposent une volonté politique forte au sommet, une décision assumée de la propriété.
Voilà précisément ce qui manque. La Juventus a connu, ces dernières années, une certaine confusion entre les rôles et les responsabilités. Le changement fréquent de têtes dirigeantes n'a rien arrangé. Si Giuntoli ne pose pas rapidement des règles claires et n'obtient pas l'appui total de la propriété pour les faire respecter, alors le rêve de stabilité risque de devenir une nouvelle farce turinoise, une énième tragédie administrative dans un club qui en a connu trop.
À Turin, on commence à comprendre que changer le personnel dirigeant ne suffit pas si on ne change pas aussi la culture organisationnelle. La Juventus a besoin non seulement d'hommes compétents, mais d'une architecture claire, d'une répartition nette des pouvoirs, et surtout d'une patience collective que le football, lui, n'offre jamais gratuitement.