L'entraîneur de Côme dénonce un championnat sans vision ni clarté. Un diagnostic brutal qui résonne bien au-delà de Lombardie.
Cesc Fàbregas ne cultive pas l'art de la diplomatie. Dans les couloirs de Côme, où il officie depuis juillet 2024, l'ancien milieu de terrain barcelonais a accordé à The Athletic un entretien sans détour où il épingle frontalement les travers de la Serie A. Le ton ? Celui d'un homme qui a côtoyé l'excellence à Arsenal, Barcelone et Chelsea, et qui découvre, stupéfait, un championnat qu'il juge dépourvu de lisibilité structurelle et d'ambition collective.
Difficile de qualifier ces remarques de simples frustrations de néophyte. Fàbregas n'en est pas à son coup d'essai en tant qu'entraîneur. Il a déjà dirigé le AS Monaco en Ligue 1, accumulé les expériences, observé les systèmes. Ce qu'il reproche à la Série A, c'est quelque chose de plus profond qu'une simple question de compétitivité. C'est un reproche philosophique.
Quand un entraîneur de renom expose les failles d'une grande ligue
Les critiques de Fàbregas portent sur plusieurs niveaux. D'abord, l'absence de philosophie offensive commune qui caractérise le jeu italien depuis des décennies. Contrairement à la Premier League, où la vitesse est quasi réglementaire, ou à la Bundesliga, où l'intensité presse les rencontres de bout en bout, la Serie A semble figée dans des schémas défensifs qui stérilisent le spectacle. Pas d'évolution, pas de remise en question collectif.
Ensuite vient la question de la visibilité médiatique et structurelle. Un championnat, ce n'est pas qu'une compétition : c'est une narration. Or la Serie A peine à se raconter, à projeter une image claire de ce qu'elle est et de où elle va. Les grands clubs y survivent par inertie historique plutôt que par innovation. Interprétation personnelle de Fàbregas ? Peut-être. Mais elle rejoint des constats que les observateurs du football italien formulent depuis plusieurs saisons.
Il y a aussi la question du marché. Avec les départs réguliers de ses meilleurs joueurs vers la Premier League ou le PSG, la Serie A s'érode année après année. Entre 2018 et 2023, les trois plus grands clubs italiens ont perdu successivement Cristiano Ronaldo, Romário, Achraf Hakimi, Matteo Politano. Des vides jamais vraiment comblés, des architectures sportives qui se délabrent.
Fàbregas, lui, a choisi Côme. Pas un hasard. Le club de Lombardie, promu récemment, représente une sorte d'utopie rénovatrice en Serie A. Avec un projet porté par le fonds Bridgeridge Capital, adossé à une vision claire de jeu moderne, Côme incarne une certaine rébellion face à l'ordre établi. Diriger cette équipe-là, c'est accepter de bousculer le système.
Une Serie A en quête d'identité depuis la fin de son hégémonie
Le malaise que décrit l'Espagnol s'enracine dans l'histoire. La Serie A a dominé l'Europe dans les années 1980 et 1990. Milan, l'Inter, la Juventus : des empires du football que rien ne semblait pouvoir ébranler. Puis est venue la Premier League, qui a compris avant les autres que le football était devenu un divertissement de masse nécessitant une modernisation permanente.
Progressivement, la Serie A s'est endormie. Les droits TV se sont négociés à la baisse. Les stades sont restés vieillots. Les investissements se sont émoussés. Quand la Juventus a dominé le championnat de 2011 à 2020, ce n'était plus par le talent écrasant qu'affichait Milán Glorious, mais par la simple capacité financière à aspirer tous les meilleurs joueurs italiens et à les maintenir dans un carcan tactique immuable.
Aujourd'hui, seuls Naples et l'Inter montrent de vraies ambitions. Naples, sous Antonio Conte, a rappelé au monde que oui, le football italien pouvait être beau, circulant, ambitieux. Quant à l'Inter, elle reste un géant mais souffre des mêmes fragilités que ses rivales face aux appétits des clubs anglais.
La Serie A compte environ 380 millions d'euros de revenus annuels selon les dernières analyses. Un chiffre respectable, mais qui pâlit face aux 5 milliards de la Premier League. Cette différence structurelle, elle se voit sur les terrains : des infrastructures insuffisantes, des entraîneurs à la marge du projet, une absence totale de planification sportive à long terme dans beaucoup de clubs.
Côme comme laboratoire d'une rébellion nécessaire
Si Fàbregas a choisi de s'exprimer aussi frontalement, c'est qu'il voit en Côme une opportunité de démonstration. Le club vient de revenir en Serie A et dispose d'une certaine latitude pour expérimenter. Pas de poids historique mortifiant. Pas de structure fossile. Juste un projet jeune, ambitieux, porté par des hommes convaincus que le football s'écrit différemment en 2024 qu'il ne l'était en 1994.
Côme pourrait devenir le foyer d'une transformation — ou du moins son symbole. Un club qui oserait jouer vite, construire depuis l'arrière, presser haut, faire confiance aux joueurs plutôt qu'aux rituels tactiques. Il suffirait que cela marche. Que Côme termine dans le top 8. Que Fàbregas mène son équipe en Coupe d'Europe.
Alors, les observateurs du championnat italien comprendraient enfin que la critique du célèbre Espagnol n'était pas une boutade, mais un diagnostic juste. Et peut-être que d'autres entraîneurs, d'autres clubs, se diraient : pourquoi pas nous aussi ?
Les grands changements commencent toujours par des paroles inconvenantes. Fàbregas vient de prendre la parole. À Côme, en Serie A, sur les terrains de toute l'Italie, on attend maintenant les actes.