Éliminée par la Suisse (0-2) aux seizièmes de finale du Mondial 2026, l'Algérie encaisse une nouvelle débâcle. Vladimir Petkovic la vend comme une victoire.
Il y a des façons de perdre. Il y a aussi des façons de présenter une débâcle comme une symphonie inachevée. Vladimir Petkovic maîtrise cet art depuis longtemps. Après l'élimination de l'Algérie face à la Suisse (0-2) en huitièmes de finale de la Coupe du Monde 2026 aux États-Unis, le sélectionneur bosniaque a livré une analyse qui aurait mérité d'être signée par un philosophe de l'absurde: « Se qualifier après 12 ans et passer un tour, c'est un excellent résultat ». Voilà. L'Algérie rentre chez elle sans avoir remporté un seul match, étrillée par des équipes qui n'avaient rien de surhumain, et son coach contemple cet échec comme on admirerait un coucher de soleil. La déconnexion entre la réalité et le discours est si totale qu'elle en devient presque fascinante.
Pourquoi ce retour au Mondial aurait dû être autre chose ?
Douze ans. L'Algérie n'avait pas disputé une Coupe du Monde depuis 2014, année où elle avait terminé dernière de son groupe sans marquer un seul but. Le temps passé à l'écart des compétitions majeures avait cristallisé un sentiment: celui d'une nation footballistiquement abandonnée, figée dans l'orbite du foot africain sans jamais parvenir à sortir de ce cycle. En 2019, les Fennecs avaient remporté la Coupa d'Afrique des Nations avec une équipe agréable à regarder, portée par Riyad Mahrez et un collectif organisé. Cela avait ravivé des espoirs. Puis était venu l'oubli, les mauvaises qualifications, les déboires.
Revenir en 2026 n'était donc pas rien. Sauf que le projet algérien s'était construit sur des attentes étrangement basses. Avec 16 buts marqués en quatre matchs de qualifications, il n'y avait rien de brillant, mais il y avait de quoi imaginer une équipe capable de rivaliser au premier tour. Les groupes n'étaient pas monstrueux. Et pourtant, dès qu'est venue l'heure de jouer, l'Algérie a montré un vide consternant. Pas une seule victoire. Deux revers. Comme si le simple fait de revenir au Mondial avait épuisé l'énergie collective. Comme si Petkovic lui-même, arrivé en septembre 2024, n'avait eu ni le temps ni peut-être la conviction de bâtir quelque chose de coherent.
Le timing est cruel. L'Algérie aurait pu profiter d'une phase de groupe dilatée pour se relancer, pour créer des automatismes, pour donner du sens à cette longue absence. Au lieu de cela, elle s'est présentée comme un figurant dans une compétition que d'autres prenaient à bras-le-corps.
Comment un coach peut-il appeler victoire une élimination sans victoire ?
Vladimir Petkovic est un homme des euphémismes. Durant sa carrière, il a côtoyé des bancs prestigieux: la Lazio en Série A, des équipes de Bulgarie ou de Bosnie. Il a développé cette aptitude à transformer les impuissances en sagesse, les limitations en stratégies délibérées. Face aux journalistes qui attendaient quelque chose qui ressemble à une explication, il a choisi la sérénité stoïque. « Se qualifier après 12 ans et passer un tour, c'est un excellent résultat. » On peut presque entendre le sourire bienveillant.
Sauf que passer un tour, techniquement, c'est remporter au moins un match. L'Algérie n'en a remporté aucun. Elle n'a marqué que deux buts sur les quatre rencontres disputées. La Suisse, adversaire des seizièmes, n'était pas une formation cosmique: une équipe de milieu de tableau européen qui n'avait rien d'inexpugnable. Et pourtant, le score de 0-2 raconte une histoire d'absence totale. Pas d'égalisation possible, pas de moment où l'on se dit « encore cinq minutes et ça bascule ».
Cette formule de Petkovic révèle quelque chose d'intéressant sur les mécanismes de déni dans le sport de haut niveau. Quand un projet s'écroule, on choisit ses batailles narratives. On ne dit pas « nous avons échoué ». On dit « nous avons consolidé ». On transforme l'absence de déchéance en accomplissement. C'est une forme d'autohypnose collective, un petit show mental pour garder intacte l'image. Mais à un moment, les chiffres deviennent plus forts que les paroles.
Qu'attendait vraiment la Fédération algérienne en confiant le projet à Petkovic ?
Le choix de confier l'Algérie à un Bosniaque d'expérience semblait raisonnable en surface. Un coach ayant côtoyé l'Europe, capable de ramener une forme de professionnalisme, de rigueur tactique. Mais quatre mois avant un Mondial, c'est un pari risqué. Les sélectionneurs arrivent généralement avec un projet construit, une philosophie déjà éprouvée. Petkovic arrivait en pompier de circonstance, charge de sortir une équipe d'un chaos dont on ne connaît pas précisément l'étendue.
Si l'Algérie rêvait d'une vraie remontada, d'une nouvelle génération capable de secouer le football africain, ce ne sera pas pour cette édition. Le potentiel était ailleurs. Mahrez a vieilli sans que les jeunes qui auraient dû le relayer n'émergent vraiment. Il existe des joueurs en Ligue 1, en Ligue 2, mais l'équipe nationale n'a jamais su les assembler en collectif redoutable. Petkovic n'a eu le temps de résoudre ni ce problème ni d'autres.
Reste une sensation de gâchis. Pas celui d'une génération volée: celui d'une opportunité banalisée, comme si revenir au Mondial suffisait, comme si la présence valait mieux que l'ambition. L'Algérie a eu la chance de repartir de zéro avec un nouveau coach. Elle l'a gaspillée en quatre matchs. En 2026, cela restera comme la trace d'une équipe venue se mesurer au monde sans vraiment croire à l'aventure.